On croise le nom, musical, énigmatique, au fil des lectures sur l’histoire du septième art. On l’associe distraitement à des figures diaboliques comme Fu Man Chu, Fantômas, Mabuse. Le Cabinet du docteur Caligari. Robert Wiene, 1920, Allemagne. On songe que son réalisateur n’est guère passé à la postérité et on préfère entreprendre Murnau ou Pabst. Puis, un jour, un cinéphile averti1 évoque un chef-d’œuvre absolu du cinéma muet et de l’expressionnisme germanique. Là, vous désirez vérifier. Et…

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Le pitch ? Vers 1830, la quiétude de la petite ville allemande de Holstenwall est troublée par une vague de crimes nocturnes. Or, des forains se sont installés récemment pour délivrer leurs spectacles. Or, l’un d’eux, l’impressionnant docteur Caligari, présente un numéro centré sur les prédictions d’un somnambule, Cesare. Or, le médium, consulté par deux amis, les jeunes Francis et Alan, annonce que ce dernier ne verra pas le jour suivant. Mais. Qui est Cesare ? Quels liens entretiennent Caligari et celui-ci ?

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Le récit est palpitant, angoissant, émouvant. Enlèvement d’une belle jeune fille, créature diabolique, rivalité amoureuse, faux coupables, poursuites. Pourtant. Malgré l’impact du thriller ou la distribution, qui réunit deux acteurs fétiches du grand Fritz Lang, Conrad Veidt (Cesare) et Rudof Kleine-Rogge (qui immortalisera Mabuse en 1922), Caligari est cultissime pour de tout autres raisons.

Parce qu’il anticipe (avant Mabuse et plus nettement) la manipulation hypnotique qui précipitera la population allemande dans les bras d’Hitler et dans le crime absolu ? Oui. Aussi. Mais la métaphore du nazisme est une qualité extrinsèque. Et il faut s’appesantir sur deux grandes trouvailles intrinsèques.

D’abord. Le film est un temple de la créativité expressionniste. Au-delà du jeu des comédiens ou de la partition musicale (notes d’orgue saturées), une extraordinaire fête de l’image, un show graphique. De fait, quatre-vingts ans avant Dogville (Lars von Trier, 2003) et ses décors réalisés à la craie, on ne sortira jamais des studios, tout est fait maison, peint sur du papier (colline et château, rues de la ville, intérieurs). C’est encore peu dire. On est déstabilisés (et admiratifs) devant les perspectives ahurissantes, les formes géométriques, les distorsions, les contrastes exacerbés (rôle de l’éclairage).

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Ensuite. Une astuce décuple l’impact du scénario, son emprise sur notre imaginaire. Captivé par le récit, on a vite oublié qu’il y avait un court prologue. Où l’on surprenait deux hommes assis sur un banc, dans un parc. Or le plus jeune (Francis !) avait commencé à narrer l’étrange aventure qui lui était advenue. Le film, dans sa quasi-globalité, est donc enchâssé dans un récit-cadre, et l’épilogue, renouant avec la première scène, renverse notre appréhension.

Au final, Caligari est un OVNI. Un fantastique film d’auteur. Sans auteur. Du moins, clairement défini. Comment démêler l’écheveau ? Au départ, le producteur Erich Pommer retient un scénario de Carl Meyer et Hans Janowitz. Ceux-ci, inspirés par un fait divers, tissent un récit à portée sociologique et politique, où seront dénoncés les dérives d’un excès de contrôle, d’autorité. Mais les trois décorateurs retenus, et surtout Hermann Warm, proposent de tout élaborer en studio, initiant une plastique révolutionnaire, que Pommer cautionnera, y voyant une source d’économies (pas d’extérieurs !). Reste à dénicher un réalisateur, et le producteur choisit Fritz Lang. Qui refuse mais conseille : le public sera rebuté par les décors, un récit-cadre pourrait incurver le sens du film et justifier sa nature graphique. Bref, quand Robert Wiene, viendra assumer la mise en scène, la percussion mais la cohérence aussi, implacables, des innovations seront déjà en place. Et son rôle sera surtout celui d’un exécutant.

Le Cabinet du docteur Caligari est un chef-d’œuvre collectif d’une originalité décapante, et il a inspiré… Fritz Lang, pour son Mabuse, mais aussi nombre de créateurs du cinéma allemand et mondial. L’épouvante, les zombies lui devront beaucoup. Et jusqu’à la plus célèbre BD de la scène franco-belge, la Marque jaune. Car Cesare, à observer sa tenue et ses déambulations nocturnes, il n’y a aucun doute, c’est Guinea Pig/Olrik, cette créature surpuissante qui se double d’un pantin impuissant. Et, dans l’ombre, Caligari est déjà un savant fou, apprenti-sorcier comme le Septimus d’E. P. Jacobs.

Caligari Le docteur

Le film, tombé dans le domaine public, peut être visionné depuis le site de téléchargement gratuit et légal Archive.org.

Spoiler ! À ne pas lire si on regarde le film dans la foulée de l’article.
À la fin, Francis poursuit Caligari, et celui-ci se réfugie dans un asile psychiatrique. Dont il est le directeur. Or il possède de très anciens documents relatant des aventures semblables survenues quelques siècles plus tôt. A-t-il repris les recherches démoniaques d’un autre Caligari ? Une quête de la prise de contrôle de l’esprit humain ? Un cas de possession ? Francis s’échine à démasquer le (faux ?) docteur, qui semblera sombrer à son tour dans la folie de ses (présumés) patients. Mais. Retour au prologue… avec l’épilogue. Francis s’éloigne du parc et gagne une aile de l’asile où il croise Cesare, sa fiancée, des malades. Il se jette sur Caligari, qui réapparaît comme directeur, et se fait empoigner par des infirmiers, mettre sous camisole.

Ainsi, hors du récit-cadre, le film serait-il le cauchemar d’un dément assimilant son médecin au héros d’une anecdote historique sulfureuse ? Ce qui justifierait l’onirisme des décors, l’irréalisme. Car nous aurions passé plus d’une heure dans le cerveau d’un fou. Le retournement est si brutal qu’un doute lancinant nous étreint bien après la projection. Au final, rêve ou réalité ? Francis est-il un patient ou une victime ?

 

En savoir plus...

Le Cabinet du docteur Caligari (Das Cabinet des Dr. Caligari) Réalisé par Robert Wiene Allemagne, 1920 Avec Conrad Veidt et Werner Krauss 71 minutes

  1. Nikolas List, jeune cinéaste et… illustrateur.