Film culte pour toute une génération, il aura lancé la carrière de Benoît Poelvoorde : C’est arrivé près de chez vous fête cette année son vingt-cinquième anniversaire et Alexis Alvarez revient pour Karoo sur ce chef-d’œuvre d’humour noir du cinéma belge.

J’imagine que tous les jeunes qui grandissent dans des villes à la con rêveraient de vivre à New York, Londres, Sydney ou São Paulo. Nous, dans ces années-là, on rêvait plutôt de Seattle, qui pourtant devait être triste à périr. On le savait très bien parce que ceux dont on écoutait frénétiquement les chansons y avaient vécu, et racontaient sans filtre leur mal-être, à une époque où la jeunesse bourgeoise adorait se faire peur à coup de professions de foi malsaines du type I hate myself and I want to die. Aussi morne fût-elle, Seattle dans ces années-là, celle de Nirvana et Pearl Jam, et Soundgarden, c’était là que les choses se passaient.

Moi, j’étais loin de Seattle ‒ on peut aujourd’hui chiffrer ce genre de choses en un clic ‒, j’étais à 8 007,68 kilomètres à l’est de Seattle, dans ce que je considérais alors comme le trou du cul du monde : Namur. Pire encore, puisque j’avais passé mon enfance dans un village des environs, par conséquent je me trouvais selon moi dans le trou du cul du trou du cul du monde, et je me demandais comment j’allais bien pouvoir émerger de ce vortex anatomique.

Des rues mornes et un ciel livide comme à Seattle, on avait ça aussi. Mais contrairement à Seattle, où la désindustrialisation avait fait des ravages et laissé des familles entières sur la carreau, Namur était un petit nid douillet, havre sécuritaire et monotone où le travail des flics se limitait à contrôler les cylindrées des mobylettes sur lesquelles circulaient d’inoffensifs Ronnys sans poils au menton. Mes parents, qui comme beaucoup de parents, voulaient ce qu’il y a de mieux pour leur progéniture, avaient eu la bonne idée de m’inscrire dans une école très bourgeoise de la banlieue namuroise.

Un jour, Olivier, qui était un peu considéré comme le baraki de la classe (il en fallait peu pour être baraki au milieu des fils de médecins, juges et professeurs d’université), m’avait prêté (fils d’immigré, je m’attirais plus facilement les grâces des bad boys) la cassette vidéo d’un film que je devais voir à tout prix. Une fois chez moi, je me suis installé dans le salon familial pour visionner la précieuse bande. C’était un mercredi après-midi et ma mère a tout de suite capté de quoi il retournait (elle avait dû entendre parler du bazar au journal télévisé de Jacque Bredael), mais comme elle était gentille (sous-entendu, d’après mon père, elle nous laissait faire n’importe quoi), elle avait discrètement quitté la pièce sans commentaire particulier.

C’est arrivé près de chez vous, ça s’appelait.

Le meurtre initial du train m’oppresse, déjà. Je sens que ça va être dur mais je mords sur ma chique en pensant que demain, sûrement, ou d’ici la fin de la semaine, tout le monde parlera de ce film, et il faudra vraiment l’avoir vu. Bizarrement, ça s’allège vite. C’est Poelvoorde, sa désinvolture qui enveloppe tout d’une grâce dégueulasse, rend le déchaînement de violence auquel on va assister non pas insoutenable comme on dit, mais justement tout à fait soutenable. On aurait presque envie de passer de l’autre côté du miroir, d’intégrer la bande, l’équipe comme ils disent. Parce que par ailleurs l’illusion de réalité est parfaite, à mettre au crédit de Belvaux et Bonzel. D’autant plus pour qui connaît les lieux.

Et moi, je les connaissais, les lieux ! Le quartier de l'université, les villas cossues de la Citadelle, les usines désaffectées de la Sambre et Meuse. C’était saisissant de voir que des types qui avaient peut-être grandi dans les mêmes lotissements ennuyeux, qui avaient sans doute été contraints d’admirer les mêmes joueurs de ping-pong vaguement avinés, qu’on avait forcés à danser sur du Jean-Jacques Goldman aux foires au boudin locales avaient fait ça, et que Tarantino, putain Tarantino, qui était juste le mec le plus cool du monde, avait adoré. J’étais sur le cul, et finalement j’en venais presque à croire que ce film, c’était moi qui l’avais fait. Il m’arrivait de rêver la nuit que Quentin venait me faire une tape sur l’épaule pour me féliciter, qu’il me proposait un rôle dans son prochain, et d’aller vivre à L.A. Je finissais toujours par décliner poliment.

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C’est arrivé près de chez vous

Réalisé par André Bonzel, Rémy Belvaux, Benoît Poelvoorde

Avec Benoît Poelvoorde

Belgique, 1992

95 minutes