À plus de quatre-vingt-trois ans, revenus sur leurs terres au cœur de la Toscane, les frères Taviani nous livrent leur vision d’un joyau du patrimoine littéraire italien : le Décaméron de Boccace.

En 2012, les frères Taviani signaient un brillant retour avec César doit mourir, où ils filmaient le Jules César de Shakespeare joué par des détenus lourdement condamnés du quartier de haute sécurité de la prison de Rebibbia (des hommes qui savent ce que les mots « trahison » et « meurtre » veulent dire).

Aujourd'hui, nous sommes à Florence, en 1348 : la peste fait rage (80 % des habitants en seront victimes !), les morts jonchent les rues, les malades sont abandonnés à leur sort, voire jetés vivants à la fosse commune.

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« Leur nouveau long métrage, inspiré du Décaméron de Boccace, est plus aguicheur et plus sage que leur précédent », selon Télérama.

Une bande de jeunes gens, sept filles et trois garçons, se résout alors à fuir la ville-étouffoir pour se réfugier dans une grande villa des collines environnantes. Là, au contact de la nature, désireux d’oublier les calamités et de retrouver la joie de leur insolente jeunesse, ils décident pour passer le temps de se raconter des histoires, choisissant chaque jour un thème différent que chacun illustrera à sa façon. Dix jours, dix conteurs : les cent récits du Décaméron sont nés.

Pour son adaptation de 1970, Pasolini avait choisi une dizaine de ces récits. Les frères Taviani, pour leur part, n’en ont traité que cinq. Par contre, ils donnent à voir le cadre du récit sur lequel Pasolini avait fait l’impasse, à savoir les souffrances de Florence (la première image du film, montrant un homme de dos, fait place aussitôt à une entrée en matière fulgurante) et la vie de cette joyeuse compagnie dans l’élégant refuge.

Impossible de toute façon de comparer les deux films, tant la manière et les objectifs sont différents : dans une volonté d’accentuer l’aspect populaire de l’œuvre, en pleine période de contestation sociale post-soixante-huitarde et de libération sexuelle, Pasolini avait, pour ce premier volet de sa Trilogie de la vie, rassemblé une incroyable galerie de trognes et jeté par-dessus bord le cadre esthétisant des récits ainsi que les dix jouvenceaux trop bien mis, exacerbant la sensualité des protagonistes de manière plus osée, plus salace, allant jusqu’à remplacer le parler toscan par le dialecte napolitain, beaucoup plus cru, préférant au doux ordonnancement du paysage élégiaque des environs de Florence la sauvagerie de la nature campanienne, et renonçant à l’esthétique des palais toscans pour sillonner les populeuses ruelles parthénopéennes.

Les Taviani en reviennent à une vision plus classique, davantage marquée peut-être par des choix artistiques liés à l’époque et au lieu : chaque plan, dans son cadrage, sa perspective et ses couleurs, rappelle les tableaux des maîtres italiens du Quattrocento, voire des macchiaioli florentins du XIXe siècle. Les tonalités sont différentes aussi. Les frères Taviani jouent subtilement sur leur palette chromatique pour inscrire dans la trame même de l’image le ton dominant du récit des événements : la prépondérance du rouge dans le prologue florentin est particulièrement saisissante.

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On se prend à penser à ce célèbre tableau pastoral de Poussin, Et in Arcadia Ego.

Les histoires choisies alternent les épisodes sombres et drôles des récits boccaciens dans une volonté d’oublier que l’existence humaine est fragile et qu’amour et joie doivent en toutes circonstances être le moteur du monde. Cependant, la peur rôde et l’on se prend à penser à ce célèbre tableau pastoral de Poussin, Et in Arcadia Ego, montrant des bergers pensifs et attristés devant la découverte de cette mystérieuse inscription latine sur un austère tombeau en plein paysage idyllique : oui, moi la mort, je suis aussi en Arcadie, vous avez cru me laisser en ville mais je viendrai régulièrement m’immiscer dans vos récits.

Si deux des cinq histoires – les plus anecdotiques, l’idiot du quartier convaincu de son invisibilité et la Mère supérieure hypocritement libertine confondue par sa précipitation – sont cocasses, voire burlesques, et ne prêtent qu’à divertissement, les trois autres voient toujours la mort se rappeler peu ou prou au souvenir des vivants et c’est justement cette alternance qui permet aux réalisateurs de se glisser tout à fait dans le sillon de l’œuvre originale. Dans ces trois délicats récits en effet, amour et mort se livrent un combat singulier, mais si la mort, comme on l’a dit, peut surgir au creux même de la beauté, elle peut aussi, au moment où elle croit triompher, voir refleurir l’amour sur les ruines mêmes qu’elle a laissées derrière elle. Dans leur sélection drastique, les frères Taviani ont tenu à ne jamais laisser flétrir l’espoir et à respecter ce qui fait du Décaméron un livre emblématique du changement de mentalité que représente la Renaissance : l’amour est certes parfois un péché, mais il est sain, naturel et vital. Et la vie doit être source perpétuelle d’émerveillement.

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Les jeunes gens de l’allegra brigata sont beaux, peut-être trop, on peut en débattre.

L’abnégation de l’amoureux transi qui soigne une femme laissée pour morte par son mari, la jeune fille dont le père a tué l’amant qui décide de ne plus vivre sans lui et le noble désargenté de la dernière histoire dont l’ultime richesse est un splendide faucon (l’un des plus beaux contes du livre) sont autant d’exemples de la hauteur à laquelle peut se hisser l’amour. Du coup, le paysage toscan si lumineux, filmé avec un tel œil amoureux, retrouve toute sa raison d’être : aucun maniérisme, la beauté n’est ni spécifiquement intérieure ni extérieure, la beauté EST. Et le film qui en témoigne se met au diapason de l’émotion artistique née de la rencontre entre la profondeur des sentiments et leur traduction esthétique.

Le film de Pasolini avait du souffle, celui des Taviani, sans y renoncer, ajoute une dimension de transmission stylistique. Les jeunes gens de l’allegra brigata sont beaux, peut-être trop, on peut en débattre. Pourtant là n’est pas l’essentiel : les personnages de Boccace ont surtout cette fougue, cet irrépressible élan du cœur capable de renverser toutes les barrières.

Toutes ? Et in Arcadia Ego

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Contes italiens / Maraviglioso Boccaccio Réalisé par Paolo et Vittorio Taviani Avec Lello Arena, Kim Rossi Stuart, Jasmine Trinca Italie, 2015 120 minutes.