On connaissait la Jackie Kennedy classe, souriante et posée. Pablo Larraín a choisi la femme touchée au vif, celle qui a tenu entre ses mains le crâne éclaté de son mari à Dallas, la même qui a ensuite refusé de se changer, arborant son tailleur rose Chanel maculé de sang « pour montrer à tous ce qu’ils ont fait de John ».

« It’s alright, you can call me Jackie. I’m not the First Lady anymore. »

Qui d’autre aurait pu mieux interpréter cette femme, à la fois aristocrate et clanique, fragile et têtue, que la bouleversante Natalie Portman, habituée des rôles féminins torturés ? La prestance et la modulation de sa voix sont impressionnantes. Le temps d’un long métrage sublimé par une photographie classique façon « archives », elle parvient à insuffler de la majesté à Jackie et à lui rendre justice dans sa démarche de jeune veuve. L’interprétation subtile de Natalie Portman, véritable explosion émotionnelle, lui a valu une nomination pour l’Oscar de la meilleure actrice.

Habitué des films socio-politiques portés par un personnage central charismatique (No en 2012, Neruda en 2016), Pablo Larraín a choisi de représenter les heures suivant l’assassinat de JFK, procédant par flash-backs et flash-forwards, juxtaposant les scènes de deuil intimes et touchantes et celles d’un entretien à bras-le-corps qu’accordera Jackie à un journaliste plusieurs jours après.

Le réalisateur place régulièrement ses interprètes au centre d’une “image-cadre” pour donner cette sensation d’accompagnement des personnages.

En effet, au-delà d’un vif portrait de la douleur et de la recherche d’un sens religieux (Jackie converse avec un prêtre) ou politique (traditionnellement américaine, elle interroge les anciens locataires de la Maison Blanche), il est avant tout question du poids des apparences, de l’envers du décor et du devoir, marital comme présidentiel. Le réalisateur place régulièrement ses interprètes au centre d’une « image-cadre » pour donner cette sensation d'accompagnement des personnages. Le réalisateur les dispose dans des décors qui les dépassent (comme ce devoir qui les écrase), pour parfois revenir au plus près d’eux, dans leurs moments de fragilité, suscitant ainsi l’empathie.

Pablo Larraín a voulu aborder, à travers le personnage de Jackie, la question des médias. En 1963, en plein boom de l’information audiovisuelle, comment aborder la vérité ? Jackie commente elle-même : « Avant, les gens lisaient, maintenant, ils ont la télévision, ils peuvent juger par eux-mêmes. » Durant tout le film, on assiste à un combat entre la Jackie privée et la Jackie publique, une sorte de dualité portée par une âpre résignation. En proposant au spectateur une Jackie froide et hautaine, Larraín évite les clichés des biopics conventionnels ; il alterne les scènes grandioses et les moments où on perçoit le côté sombre de Jackie. Il s’est attaché à montrer une madame Kennedy à la fois intime et sincère, mais aussi cérémonieuse et calculatrice.

La question de la censure et du polissage de l’image est aussi effleurée, lorsqu’il est question d’une Jackie bouleversée qui confie des pans de son témoignage au journaliste, avant de reprendre le contrôle de ses émotions et de déclarer fermement qu’il n’aura évidemment pas le droit d’écrire cela dans son article.

Larraín semble insister sur le côté civil d’une Jackie idéaliste, maternelle, en recherche de sécurité, ainsi que sur son drame personnel.

Consciente de son image léchée de « jeune première », Jackie s’efforce d’imposer sa volonté et son désir d’honorer comme il se doit la mémoire de son mari. Par devoir et par fierté de remplir ce rôle public, d’être la « mère » et la « première dame » de tous (le rôle de sa vie, auquel elle attachait énormément d’importance), elle est avant tout soucieuse de pérenniser le legs présidentiel de son époux. C’est bien à travers celui-ci que pourront briller au grand jour son idéalisme et son « image » de first Lady. Aux nombreuses critiques contre l’épique procession funéraire de Kennedy (cercueil tiré par des chevaux, Jackie et sa famille suivant à pied, cornemuses…), elle rétorquera qu’une femme ordinaire n’aurait jamais eu à faire de tels choix. Et bravant l’objection de la famille de voir JFK enterré à Arlington, elle arpentera elle-même le cimetière, pieds dans la boue, pour y planter sa dernière demeure.

Larraín semble insister sur le côté civil d’une Jackie idéaliste, maternelle, à la recherche de sécurité, ainsi que sur son drame personnel. Ce sont ces choses qui, par conséquent, la rendent calculatrice et froide. Il ne répète pas ce qu’on a déjà pu entendre sur son côté médiatique, il a voulu montrer d’un côté son combat pour veiller à la mémoire de son mari, et de l’autre son image endeuillée, protectrice de ses enfants. Larraín présente une femme en plein drame personnel, obligée de se confronter à son personnage politique, quant à lui anéanti.

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Jackie
Réalisé par Pablo Larraín
Avec Natalie Portman, Peter Sarsgaard, Greta Gerwig, Billy Crudup
USA / Chili, 2016
100 minutes