À l’occasion de la sortie du film German Angst, j’ai eu l’occasion, accompagné de Raf, d’interviewer Michal Kosakowski et Andreas Marschall, les réalisateurs des deuxième et troisième segments du film allemand diffusé le 14 avril au BIFFF. Après avoir brièvement présenter le mook Karoo et avoir serré les mains puissantes des deux hommes, nous nous installons à la table…

150417 BIFFF_German Angst 1Pourquoi avez-vous amené le thème de la German Angst à cette époque-ci, maintenant ?
Andreas : German Angst est un terme utilisé pour parler de l’anxiété. Et pour moi, c’est un terme polémique et politique utilisé par les lobbyistes lorsqu’il y a des problèmes liés à l’énergie nucléaire, ou autre. « Oh vous ne voulez pas de l’énergie nucléaire ? C’est du German Angst ». Et, consciemment, j’ai pris ce titre d’une manière plus ironique pour montrer la vision allemande de l’angoisse, la peur et l’horreur.
Michal : Et, bien entendu, chaque réalisateur a une vision propre de ce terme. Dans mon cas, je viens de Pologne, je suis un citoyen polonais et j’ai une vision différente de celle d’Andreas. J’ai choisi mon récit à propos du sujet de l’actuelle relation entre polonais et allemand.

Aujourd’hui le conflit entre polonais et allemand est-il réellement aussi profond et compliqué ?
Michal : Ce n’est peut-être pas visible, mais je continue de penser que ce conflit est visible dans leurs vies. Avec ma femme et ma famille en Pologne, à Szczecin qui est à environ 150km de Berlin, on doit prendre deux trains et plus ça prend environ deux heures pour arriver à la plus grosse ville proche de Berlin, ce qui prouve qu’il n’y a aucune connexion entre les deux pays. Un autre exemple, pourquoi en Allemagne personne n’apprend le polonais à l’école ? Et c’est pareil en Pologne on n’apprend pas l’allemand en deuxième langue. Ce sont de petites choses, tu vois, qui montrent qu’il y a encore une énorme barrière entre ces deux pays. Mais à côté de ce dysfonctionnement, il existe tout de même l’Union Européenne et l’espace Schengen et donc une certaine ouverture…
Andreas : C’est un peu une relation amour/haine. Je me souviens de mon dernier film Masks que j’ai tourné dans une école d’acteurs polonaise. Presque tout le monde était polonais, il y avait une école à Berlin et il y avait une bonne connexion entre les deux, mais aussi la mémoire qui rappelle que la Pologne a été attaquée par l’Allemagne et la Russie. C’est une terrible histoire.
Michal : Il y a encore beaucoup de préjudices dans la société polonaise et je ne pense pas qu’en 70 ans on peut réellement briser cette barrière.

Avez-vous parlé de vos scénarios avant la fin de l’écriture ou les avez-vous mis en commun une fois terminés ?
Andreas : Nous avons écrit nos scénarios de manière indépendante, mais surtout Michal et moi avons beaucoup communiqué sur nos scénarios en nous donnant des conseils. Il y avait un respect complet sur l’idée d’origine, mais on s’est chacun aidé en échangeant quelques idées.
Michal : D’un autre côté, j’étais le producteur de l’entièreté du film, donc bien sûr je devais regarder à l’argent à dépenser. (rires)
Andreas : Donc on a dû couper au montage la scène de l’OVNI de mon film. (rires)

Je vous disais la nuit dernière que le message politique des trois segments est vraiment fort. Plus dans le premier et surtout dans le second segment qui était presque hors des règles qui était vraiment très hard et violent. Comment le public a pris le message, tout le monde a-t-il compris le message politique ou pas du tout, ainsi que les critiques sur le décor violent… ?
Michal : Ca dépend en premier lieu du public : si c’est un public de genre ou un public comme à Rotterdam qui est plutôt Art House. À Rotterdam, le public a été particulièrement offensé, j’ai presque été kidnappé par eux, ils ont critiqué et crié « Fuck you all » dans le cinéma et ont quitté la salle. Et quand on regarde la critique il y a une grosse différence entre la critique allemande et la critique étrangère qui n’ont pas le même point de vue.

Comment le film a-t-il été reçu en Allemagne ?
Michal : Bien et pas bien, plutôt mitigé.
Andreas : On a eu de très bon retours et des retours à la hache.
Michal : Soit ils ont vraiment aimé, soit pas du tout, ce qui est plutôt bon à mon avis car ça soulève des discussions.

Pour ma part (Raf), je pense que c’était le but du film de diviser…
Andreas : Absolument.
Michal : Il faut vraiment se demander qu’elle est notre position par rapport à ces thèmes : abus d’enfant, l’extrémisme, l’addiction aux images, aux drogues. Ce sont vraiment des sujets importants et pourquoi ne pas les amener dans des films d’horreur, car le public n’est pas stupide, il veut réfléchir.
Andreas : C’est pourquoi je suis plutôt fan des films de genre, car c’est le seul genre ou les gens utilisent des métaphores surréalistes pour véhiculer un message qui n’est pas relié à la réalité.
Michal : Pour moi, personnellement, je peux voir dans les films qui sont produits récemment, comme Babadook par exemple, qu’ils ont un réel message derrière. Ce sont des films à succès, dans le contexte de l’horreur ou grâce aux éléments horrifiques ; ce qui est un gros changement dans les habitudes de projections, à des années lumières des grosses comédies d’horreur qui éclaboussent, même si ces dernières font encore de grosses entrées. Mais si tu veux entrer dans la vraie horreur, il faut regarder la société et la politique et… beaucoup de sujets sont dans les médias.

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Est-ce que le petit conte historique du deuxième segment un vrai conte allemand ?
Michal : Oh non ! En fait cette idée m’est venue de mon expérience et de mon enfance. Lorsque j’avais dix ans j’ai déménagé en Autriche où on parle allemand. J’ai été kidnappé par mes camarades d’école, ce qui a été déplaisant et j’ai toujours voulu changer de position et demander aux gars : « Pourquoi tu fais ça ? Viens de mon corps et tu verras ce que je ressens réellement. » Et toute cette idée a pris vie.

Dans le troisième segment, le côté discothèque, autrement dit le mélange de sexe et de musique, est trop court au niveau de la durée. J’aurais voulu en voir plus. (rires)
Andreas : Cela aurait pu faire un long métrage car il y a des aspects où on peut aller loin. De plus je ne suis pas très fan du court métrage et il y avait plus de matière mais j’ai dû couper au montage. Mais je suis vraiment content avec cette structure, parce que c’est presque comme un récit raconté de manière classique qui est racontée autour du feu de camp. On se remémore certaines choses, on parle de certains éléments qui apparaissent comme de courts flashes et c’est cette structure de la narration parlée qui me plaît beaucoup.

Effectivement, l’esthétique du segment était vraiment bonne et on avait cet aspect du souvenir qui était bien rendu. Je me demandais pour votre segment (celui d’Andreas), comment l’avez-vous préparé, comment l’avez-vous planifié ?
Andreas : Je faisais des recherches sur internet et je suis tombé sur un texte de l’époque médiévale. J’ai trouvé que la vieille métaphore de cette plante qui remplit tes besoins et tes désirs était proche d’internet où tu vas sur un site et chaque petit désir peut être accompli. Et tu prends ça comme une récompense, je pense que c’est une nouvelle forme d’addiction. Si on prend e-bay : tu veux un truc nouveau ? Ok tu peux l’avoir sur e-bay. Ce sont des compensations et je trouve que ces compensations sont comme des monstres qui peuvent complètement te contrôler. Et j’aimais bien l’image archaïque de cette plante, ce monstre remise dans le monde moderne et qui peut transformer des pensées en monstruosités.
Michal : Et tu les as fumées. (rires)

C’est vraiment intéressant et je pense qu’on a encore mieux compris le film en en discutant avec vous. Encore une question pour vous (Michal) : vous êtes le producteur du film et vous avez amené un bon concept avec le German Angst qu’on pourrait transposer comme une Belgian Angst. Est-ce un souhait ?
Michal : On a créé une base et les gens peuvent s’en inspirer, pourquoi pas, ça dépend toujours de l’histoire que tu veux raconter.

Le thème de l’angoisse est présent dans chaque pays, et cela pourrait être intéressant d’avoir trois réalisateurs qui créent autour des angoisses de leur pays.
Andreas : Ce qui était amusant, quand on a commencé German Angst, c’est que nous avions entendu qu’en Autriche ils faisaient Inner Blood et qu’en Italie ils ont commencé des films d’anthologie.
Michal : Si c’est dans l’idée de vraiment inspirer des réalisateurs indépendants pour faire des films de genre, mais s’il vous plaît allez-y…

Vous produiriez tout ça ? (rires)
Michal : Si j’avais les financements pour l’écrire dans de bonnes conditions, pourquoi pas. En tant que réalisateur et producteur, je recherche toujours les histoires, elles doivent être fortes et bonnes. Si l’histoire n’est pas là, il n’y a pas de film…

Dans le premier segment, pourquoi y a-t-il eu ce choix de passer essentiellement par la voix off, notamment pour parler de cette vision de la communauté arabe et turque ?
Andreas : Ah, cette voix radio ?
Karoo : Oui, et celle de la fille.
Andreas : C’est basé sur une histoire vraie, ce dont parle le speaker est vraiment arrivé. Jörg l’a repris de la presse. Il l’a utilisé pour donner un sentiment de réalité et ce qui se passe dans l’appartement est le reflet du fait-divers relater par la radio.
Michal : Aussi, sur la voix de la fille, il (Jörg) a voulu créer cette métaphore sur ce qu’il se passe entre la fille et sa relation avec le père. Il voulait utiliser un style assez sec comme si elle lisait un livre ou comme si ça venait d’un exercice scolaire qu’elle aurait écrit sur le cochon d’Inde. Et il voulait faire ce contraste entre cette sécheresse et l’action extrême que fera la fille.

Donc c’est bien le père qui est allongé dans le lit. Parce que c’était un peu difficile un comprendre.
Michal : Oui, mais si on regarde bien les photos, il y en a qui remontre le mariage et si on regarde de près on se rend compte que c’est bel et bien son père.

Et à propos du BIFFF ? C’est votre première fois ?
Michal : Pour moi c’était la première et pour lui…
Andreas : Je suis venu la première fois en 2004 avec Tears of Kali donc je savais déjà comment était le public. J’étais de nouveau en train de rechercher ça parce que c’est vraiment un public unique.
Michal : Oui et je savais par Andreas que le public commentait beaucoup les films, donc avant la séance de German Angst je suis allé voir quatre films pour savoir ce à quoi je devais m’attendre. Mais durant German Angst le public était vraiment incroyable. J’aime vraiment bien la manière dont les gens commentent, tu vois ?

Je me demandais si vous aviez déjà vu des films belges ? Si oui, lesquels ?
Michal : Oui ! Heu… C’est arrivé près de chez vous (en français pendant l’interview, N.d.T.). L’un de mes films préférés. C’est un film extraordinaire, mais c’est dommage que le réalisateur n’ait rien fait d’autre. Il est mort je pense, il s’est suicidé, non ?
Karoo : Oui, Rémy [Belvaux] s’est effectivement suicidé.
Michal : L’un des films les plus forts que j’aie vu. Je dois dire que ce film que j’ai vu vers 1996, m’a vraiment inspiré pour l’une de mes plus grosses œuvres Zero Killed. Et aussi bien sûr j’aime vraiment beaucoup les films des frères Dardenne qui sont vraiment forts.

Voilà, c’était un réel plaisir de vous rencontrer et de découvrir votre travail que je ne connaissais pas avant ça. Peut-on vous demander ce que vous préparez pour la suite ?
Michal : Oui, on peut vous dire vite fait qu’on prépare deux films politiques d’horreur sur l’ère nazie et…
Andreas : L’ère stalinienne. (rires)