La cinéthèque idéale de Karoo, rythmée par l'érudition de Ciné-Phil RW, contrepointée par Daniel Mangano, Nausicaa Dewez, Julien-Paul Remy et Krisztina Kovacs, ce sont cent films de l'histoire du cinéma à voir absolument. Chapitre 10 : les années 2000.

 

Comme le dit Christian Libens, dans Une petite histoire du roman policier belge, recoupant ce qu’exprimait Daniel Mangano dans le chapitre 80ies, « C’est la loi du genre des synthèses chronologiques : plus on se rapproche de ses contemporains et plus l’anecdotique brouille le regard… ».

J’ai perçu une rupture dans cette Cinéthèque idéale au sortir des années 50. De la préhistoire à cette décennie, il s’agissait d’un rebours, d’une véritable auscultation de l’Histoire du cinéma. Dès les années 60, on abordait des décennies vécues en live, charriant des souvenirs personnels, la perspective se troublait, la distance et le recul s’amenuisaient. Pour aller plus loin dans la nuance, on pénétrait dans une zone entre chien et loup avec les 60ies et, sans doute, jusqu’aux 80ies. Puis les dernières décennies (1990, 2000 ou 2010) rendaient l’approche sans cesse plus inconfortable, et même doublement inconfortable, car toute génération finit par buter sur ses limites à analyser/apprécier les apports des suivantes. D’où la nécessité de recourir davantage à de jeunes collaborateurs (Krisztina et Julien-Paul). Ce qui ne résout pas tout. Mais permet d’aller au bout d’une construction qui, de toute manière, ne sera jamais qu’une approximation.

Un top 10 de la décennie (dans le désordre)

Nos meilleures Années/ La meglio Gioventu (Tullio Giordana, 03, Italie).

Avec Luigi Lo Cascio et Alessio Boni.

Une grande fresque historico-familiale, hyper-émouvante, comme on n’en faisait plus, comme on n’en fait plus. Une série télé au départ, mais si brillante qu’elle en a été transférée sur grand écran.

 

Mon nom est Tsotsi (05, Afrique du Sud, Gavin Hood).

Avec Presley Chweneyagae.

Bildungsroman d’un jeune délinquant ! La rédemption en marche. Et la preuve, définitive, que les perles, désormais, surgissent du monde entier. Avantages collatéraux : ouvrir son regard sur d’autres sociétés, d’autres décors, d’autres manières de devoir se dépatouiller avec la vie, la survie.

 

Babel (Gonzalo Innaritu, Mexique, 07).

Avec Brad Pitt et Cate Blanchett, Gaël Garcia Bernal.

De préférence à Amours chiennes (2000) et 21 grammes (2003) du même (toujours avec l’excellent scénariste Arriega, qui le quittera ensuite et deviendra lui-même metteur en scène, avec succès).

Est-ce le film iconique de la mondialisation (en son sens le plus positif) ? On se balade entre Afrique du Nord et Mexique, États-Unis et Japon, les protagonistes sont de toutes nationalités, le puzzle spatio-temporel éclaté qui nous est soumis réussit à renvoyer à la condition humaine universelle (la jeune Japonaise sourde-muette, en proie à la digestion de la mort de sa mère ou aux affres d’une sexualité débordante) tout en magnifiant des particularismes (le village du Maroc profond ou ces éleveurs de moutons vivant à l’écart du monde). Qui plus est, la narration et les personnages captivent loin de tout manichéisme. Il n’y a pas les méchants riches et les bons pauvres. Ou les sympathiques villageois mexicains ou marocains contre les vilains touristes américains. Non. On voit des comportements déviants et des étincelles d’humanité dans tous les camps. Le thème majeur semble la responsabilité. Tant le moteur du film, en ses diverses composantes, est tracté par l’irresponsabilité des uns et des autres. Tout acte entraîne des conséquences et il y a un prix à payer. Bref, un film qui enseigne la citoyenneté sans avoir l’air d’y toucher, en plaçant à l’avant-plan des intrigues captivantes, qui charrient des fragrances de films d’action ou de suspense, de récits policiers ou de thrillers.

 

C.R.A.Z.Y. (05, Canada, Jean-Marc Vallée).

Avec Michel Côté et Marc-André Grondin.

Sur l’adolescence. Des allures de Blinkets ciné. Une BO épatante.

Daniel : J’ai beaucoup aimé son humour, ce portrait tendrement drôle d’une famille québécoise. Très belle évocation d’une relation entre un père qui réprouve l’homosexualité et son fils qui se sent « différent ». Un sujet traité avec une subtilité sans moralisme, chose plus rare aujourd’hui.

Julien-Paul : Sublime ! Le film propose également un cocktail détonnant entre réalisme social (la vie d'une famille québécoise ordinaire) et surréalisme/absurde (parallélisme entre le jeune protagoniste et Jésus : même date de naissance, prédisposition à la réalisation de miracles, résurrection).

Phil : Ce film a valu à Vallée une reconnaissance internationale et de nombreux prix, il a pu ensuite enchaîner avec des films à grand budget (lui apportant une foultitude de nominations aux Oscars !) puis… des séries TL prestigieuses (Big Little Lies et Sharp Objects) pour la référentielle HBO.

 

La Cité de Dieu (02, Fernando Meirelles et Katia Lund, Brésil).

La vie d’un quartier violent dans le Rio des années 60 et 70.

 

La Chambre du Fils (01, de et avec Nanni Moretti, Italie).

Sur la perte d’un enfant.

Nausicaa : Un sujet qui a tout du tire-larmes artificiel mais qui, devant la caméra de Nanni Moretti, devient un film beau et sobre.

 

Caos calmo (Antonello Grimaldi, 06, Italie).

Avec Nanni Moretti, jouant un homme qui a perdu sa femme.

Daniel : La Chambre du fils, Caos calmo… Décidément la sobriété sied à Moretti, réalisateur aussi dans le premier cas, pour deux délicates variations autour du deuil.

 

La Vie des Autres (Allemagne, Von Donnersmark, 00).

Plongée dans la vie en RDA, du temps du Mur et du communisme, de l’espionnage et de la délation érigés en principes cardinaux. Une mécanique infernale, à laquelle se confrontent des artistes. Mais le grain de sable travaille à bon escient et rappelle que l’humanité, comme l’eau, trouve toujours son chemin…

MA-GNI-FI-QUE !

Daniel : Certaines séquences, glaçantes, rendent l’horreur de la dictature ordinaire.

 

Eternal Sunshine of the Spotless Mind (Michel Gondry, France, 04).

Avec Kate Winslett, sublime. Et Jim Carey.

Original et émouvant. Onirique, poétique.

Du bout des doigts (Aisling Walsh, GB, 04).

Avec Elaine Cassidy et Sally Hawkins, d'après la sublime Sarah Waters. Deux excellentes jeunes actrices (Sally est aujourd’hui l’une des meilleures comédiennes mondiales), pour une reconstitution remarquable.

Nausicaa : Une télésuite dans le Top 10 ! C’est inattendu, mais mérité pour cette adaptation subtile. Le même roman de Sarah Waters sera adapté au cinéma en 2016 par Park Chan Wook, sous le titre Mademoiselle. Une belle réussite aussi.

 

Le contrepoint de Daniel

Qui appose deux bémols à mon Top 10.

« Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Magnifique titre et point de départ génial (pouvoir effacer, dans le cerveau, les souvenirs indésirables). Mais la réalisation m’est apparue confuse et, finalement, peu d’images me restent. Paradoxal, vu le sujet. »

« La meglio Gioventu. Une grosse déception ! Passe encore pour la première partie, mais plus ça va, plus on a l’impression d’un téléfilm sur grand écran (en tant que diptyque, on est loin de Novecento). Sentiments convenus, situations téléphonées, peu d’émotion, beaucoup de pathos. Pourtant, Giordana avait réalisé un excellent film dénonçant la mafia juste avant : Les Cent Pas. »

 

Le contrepoint de Nausicaa

J’aurais placé Mulholland Drive (David Lynch, 01) sans hésiter dans mon top 10 de la décennie (et mon top 10 de tous les temps, d’ailleurs). La première vision est hypnotique ; on ne comprend rien (c’est-à-dire plus précisément qu’on ne comprend pas l’articulation entre la première partie, la plus longue, et la deuxième nettement plus courte), puis on re-regarde, encore et encore : on comprend un peu mieux, sans doute, mais on reste surtout fasciné, pris par la musique, par l’atmosphère, par la mise en abyme (un film dans le film), par le jeu des deux comédiennes Naomi Watts et Laura Haring.

Phil : Je l’ai revu récemment et, fasciné, ai eu la sensation d’enfin… tout comprendre ! À l’époque, avant sa déglingue, Lynch était plus complexe que compliqué ? Les deux actrices sont sublimes, indeed.

 

D’autres grands films, sans doute…  

 

Ciné américain

 

Phil : 

Le dernier Samouraï (E. Zwick, 03) avec un Tom Cruise valable ; L’étrange Histoire de Benjamin Button (Fincher, 09), avec une qualité d’image peu ordinaire, un récit émouvant, des acteurs brillants (Brad Pitt) ; Gladiator (Ridley Scott, 00), le péplum emblématique de la décennie, une fresque vigoureuse, un film d’action trépidant et remuant, avec un solide (dans tous les sens) Russel Crowe…

Julien-Paul : 

Film bouleversant qui montre la schizophrénie de Rome à travers les destins croisés d'un gladiateur et d'un empereur, deux figures à la fois opposées (esclave et maître, pauvre et riche) et semblables (sentiment de solitude, de perte et de manque d'amour ; gloire et pouvoir symbolique ; frères ennemis).

 Phil : 

Traffic (00, Soderbergh) avec Benicio del Toro et Michael Douglas, qui explore le microcosme (euh… le macrocosme ?) de la drogue.

Nausicaa :

De James Gray, je retiendrais Two Lovers (08), le mélodrame revisité et sublimé. Elephant (Gus Van Sant, 03) revient sur la fusillade de Columbine quatre ans après les faits, tente d’expliquer sans vraiment dire. Match point (05) est un Woody Allen enlevé, badin et philosophique.

Daniel : 

Je souscris au contrepoint de Nausicaa pour quatre films évoqués : le brouillard persistant et savamment entretenu de Mulholland Drive ; l’art de la narration de Match Point (le meilleur Woody Allen hors sol natal ?) ; le côté hypnotique d’Elephant, ses longs travellings, sa pesanteur routinière avant que la violence n’éclate, son absence d’empathie qui, curieusement, émeut… ; enfin, le magnifique Two Lovers, adaptation moderne des Nuits blanches dostoïevskiennes avec un Joaquin Phoenix merveilleusement pataud et une Gwyneth Paltrow paumée mais aérienne.

Phil :

Vous évoquez tous deux James Gray, dont mon ami Thierry Van Wayenbergh regrettait l’absence dans nos années 90 (Little Odessa en 94, insistait-il). J’approuve, d’autant que j’ai aussi apprécié La Nuit nous appartient (07) avec Joaquin Phoenix une fois de plus.

Nausicaa :

C'est aussi une grande décennie pour Martin Scorsese, qui a trouvé en Leo DiCaprio un interprète subtil : Gangs of New York (02) et Aviator (04) sont deux excellents films, des classiques dans le bon sens du terme. Avec La Passion du Christ (04) et Apocalypto (06), Mel Gisbon impose son style, largement débattu, souvent critiqué, mais on y reconnaît une patte indéniable : l'hyper-réalisme, jusque dans la volonté de faire parler les acteurs dans la langue originale des personnages qu'ils incarnent, et la violence, dont rien n'est caché, jusqu'à l'insoutenable.

Krisztina :

American Psycho (Mary Harron, 00), basé sur le roman de Brett Easton Ellis, est un blockbuster devenu film culte, un ovni absolu. Chacun y trouve son compte : humour noir, satire sociale, gore, et… réalisation féminine. De Darren Aronofsky, plutôt que Requiem for a dream (00), sublime mais éprouvant, The Wrestler (08), un film sincère porté par le monstre Mickey Rourke (comeback en catcheur du Midwest vieillissant qui essaie de renouer avec sa fille). Un premier film, élégant et sobre, réalisé par Tom Ford (couturier chez Gucci !) : A Single Man (09), avec un Colin Firth impeccable, comme à son habitude, en professeur d’université tourmenté par la mort de son amant.

Daniel :

Sinon, Sean Penn, bouleversant acteur dans le complexe Mystic River (03) de Clint Eastwood, se révèle éblouissant réalisateur dans Into the Wild (07), où il ne craint pas le lyrisme en nous contant l’histoire poignante et véridique d’un jeune Américain larguant les amarres pour s’aventurer dans la solitude de la vie sauvage.

Julien-Paul : 

Into the Wild a marqué une génération entière et apporté une réponse à la fois concrète et symbolique au sentiment d'enfermement et de perte de soi des jeunes issus de la société capitaliste et matérialiste. Mise en abîme d'une caractéristique essentielle de l’être humain : la capacité à s’arracher à sa propre existence, à dire non à son environnement de vie, à se déterritorialiser pour mieux s’enraciner ailleurs.

Daniel :

Peu de westerns mais une pépite, L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford d’Andrew Dominik (07), superbe confrontation entre Brad Pitt, laconique, et Casey Affleck, en admirateur dérangé du brigand, une ébouriffante composition. Quand le western se souvient qu’il est proche du drame antique.

Le thriller des années 2000 prend souvent la forme du casse-tête, comme l’ingénieux Memento (00), avec sa construction narrative entremêlant séquences chronologiques en noir/blanc et inversées en couleurs, vu que l’enquête est menée par un homme ayant perdu la mémoire immédiate. Augmentation garantie de la consommation de Dafalgan pour le spectateur !

Une perle : Ghost World de Ted Zwigoff (00), aux accents salingériens. Un personnage de paumé magnifique, joué par Buscemi, ne s’appelle-t-il pas Seymour ? Deux jeunes filles désespérément sarcastiques (Phil : les sublimes Thora Birch et Scarlett Johansson !) ne sentent-elles pas avec angoisse qu’il va être difficile de s’accommoder de la vacuité du monde ? Un film sombre aux couleurs pimpantes. 

 

Ciné français

 

Phil : 

Caché (de l’Autrichien Michael Haneke, 06), avec Auteuil et Binoche, super-subtil ; Rois et Reines (04, Desplechin) avec Emmanuelle Devos et M. Amalric ; L'Auberge espagnole (Klapisch,01) avec le craquant Romain Duris, le micro-film culte d’une génération Erasmus ;  Le dernier Jour du reste de ta vie (Rémy Bezançon, 08) avec Zabou et Gamblin (et le jeune héros de C.R.A.Z.Y. !) ; Corto Maltese/La Cour secrète des arcanes (P. Morelli, 01), un remarquable film d’animation qui restitue le sublime Corto ; Tanguy (01, E. Chatillez), une comédie désopilante, vue et revue maintes fois avec plaisir ; Un Prophète (09, Jacques Audiard)…

Krisztina : 

Une fable de survie en milieu carcéral avec un christique Tahar Rahim et un imposant Niels Arestrup.

Nausicaa :

Swimming Pool (03) ! Un excellent François Ozon, qui sublime deux actrices, Ludivine Sagnier et Charlotte Rampling, avec lesquelles il avait déjà tourné précédemment. Je mentionnerais aussi Huit femmes (02), un film qui est un pur plaisir (un fantasme ?) cinéphilique, à la fois parce qu’il rassemble Danielle Darrieux – Catherine Deneuve – Isabelle Huppert – Fanny Ardant – Emmanuelle Béart (et aussi Firmine Richard, Virginie Ledoyen, Ludivine Sagnier), mais aussi pour ses malicieux clins d’œil à Truffaut, Buñuel, Rita Hayworth…. Naissance des pieuvres (C. Sciamma, 07) : l’adolescence filmée au plus près, au plus juste et l’éclosion d’Adèle Haenel, dans un rôle fondateur. Et, surtout, un autre Haneke, La Pianiste (01), l’un des plus grands rôles d’Isabelle Huppert, un film glacial et glaçant. Puis un petit Chabrol : Merci pour le chocolat (00) avec le superbe duo Huppert-Dutronc.

Krisztina :

D’Ozon, Le temps qui reste (05, avec Jeanne Moreau en grand-mère), ou les derniers jours d’un jeune homme, d’une infinie poésie. De Claire Denis, Trouble Everyday (01), un ovni indépendant mettant en scène Béatrice Dalle en succube anthropophage par amour… qui a causé des évanouissements lors de sa première cannoise.

Daniel :

Les vétérans de la Nouvelle Vague surprennent encore, surtout lorsqu’ils revisitent les Grands de la littérature. Rivette fait crépiter les interrogations pirandelliennes dans Va savoir (01) et met en scène un impressionnant Guillaume Depardieu dans Ne touchez pas la hache (07), inspiré d’une nouvelle de Balzac (La Duchesse de Langeais). Rohmer nous plonge dans l’Arcadie naïve d’Honoré d’Urfé   avec Les Amours d’Astrée et de Céladon (07), revenant à l’origine de son inspiration, après avoir livré un film politique étonnant, antirohmérien au possible : Triple agent (04). Il sera resté passionnant jusqu’au bout d’une œuvre vibrante d’intégrité.

Enfin, impossible de ne pas dire mon plaisir de revoir ce héros des romans populaires de Jean Bruce devenir un bellâtre machiste brandissant les photos du président Coty dans les OSS 117 de Michel Hazanavicius. Auto-dérision à la française : un peu comme si on avait fait de James Bond un avatar de l’inspecteur Clouseau.

 

Ciné anglais

 

Phil : 

Grande décennie pour le ciné anglais !

Ken Loach : Sweet Sixteen (02), très sombre, avec Martin Compston ; Bread and Roses (00) ; It’s a free world (07) ; Just a kiss (03).  Mike Leigh, l’autre as du ciné social : All or Nothing (02), avec Timothy Gros Nounours Spall.

Le ciné british, c’est éclectique, c’est aussi et, quasi a contrario, le film d’époque, dans une Angleterre de musée : Bright Star (de la Néo-Zélandaise Jane Campion, 09), avec Ben Whishaw en Keats…

Julien-Paul : 

Bright Star ! Quand la poésie du cinéma s'ajoute à la poésie littéraire, le résultat confine au merveilleux

Phil : 

Dans la même veine, Orgueil et Préjugés (Joe Wight, 05), une adaptation de Jane Austen, avec l’éblouissante Keira Knightley. Un ovni : The Hole (Nick Hamm, 01), avec Thora Birch, qui promettait tant, un récit horrifique autour de la disparition énigmatique d’une poignée d’étudiants.

Krisztina :

28 Days Later (Danny Boyle, 02), un récit post apocalyptique d’une « rage » se transmettant par les muqueuses, un genre de « film à zombies » mais, au-delà, une réflexion intéressante sur la mondialisation et les dérives de la science, avec des plans déserts de Londres et des effets spéciaux absolument hallucinants (toujours autant dix-sept ans plus tard !).

 

Ciné belge

 

Phil :

La Belgique flamande brille : La Merditude des choses (09, Felix van Groeningen) ou The Zak Alzeimer/La Mémoire du tueur (Erik van Looy, 03).

 Krisztina :

Mention spéciale au cinéma belge ! Inclassable, entre perles rares et succès internationaux.

Côté flamand, une décennie flamboyante !

Anvers sert de décor à Any Way the Wind Blows (Tom Barman, 03). Ostende à un Trainspotting plus crade encore, Ex-Drummer (Koen Mortier, 07), le récit d’un groupe de rock dont tous les membres ont un handicap léger, et dont le batteur… ne sait pas jouer de la batterie. Humour absurde, belge, et une bande originale qui arrache les oreilles si on aime le post-rock et la drone.

La Merditude des choses, citée par Phil, l’adaptation éponyme du roman (semi-autobiographique de Dimitri Verhulst, charme au niveau européen, avec l’histoire d’un gamin qui deviendra écrivain, élevé dans la campagne flamande au sein d’une famille d’hurluberlus alcooliques hauts en couleurs et en cœur. Presque du Breughel cinématographique à la sauce 80ies. 

Côté francophone.

Fabrice du Welz, un jeune réalisateur indépendant, choque avec Calvaire (04), le pendant wallon de Massacre à la tronçonneuse.

L’Enfant (05, Luc et Jean-Pierre Dardenne), même si je lui préfère de loin Rosetta (99), remporte la Palme d’Or cannoise et un succès critique fulgurant.

Daniel : 

Chantal Akerman adapte avec brio La Prisonnière de Proust, rebaptisée La Captive (00).

Phil :

Un film franco-belge mais Akerman est belge.

Nausicaa :

Probablement la meilleure adaptation cinématographique de Proust. Un film sur le regard, le voyeurisme et la jalousie en tous points remarquable.

 

Autres cinémas européens

 

Danemark

Phil :

Adam’s Apples (Adams Aebler, 05, coprod. avec l’Allemagne), avec Ulrich Thomsen.

Nausicaa :

Deux excellents Lars Von Trier : Dancer in the Dark (00), ou comment le réalisateur danois s’attaque à la comédie musicale, la déglamourise et en tire un film poignant qui ne ressemble à aucun autre, avec Bjork et Catherine Deneuve ; Dogville : un décor minimal, antinaturaliste, pour figurer un village où se débat Grace/Nicole Kidman, exploitée par tous.

Phil :

Dogville et ses décors à la craie ! L’application des règles de la charte Dogma (voir Festen et Les Idiots des 90ies). Dogville, Dogma ?

Krisztina :

Une deuxième mention spéciale, au cinéma danois ! Qui n’en finit plus de fleurir avec les films de Nicolas Windig Refn. Avant son soporifique Drive, les suites de Pusher (I, 1996) en 2004 (toujours porté par un incroyable Mads Mikkelsen - petite frappe en quête de rédemption) et en 2005. Mikkelsen joue aussi un guerrier borgne dans l’hallucinatoire saga viking Valhalla Rising (09). Dernier film de Refn qui vaut la peine d’être vu (pour l’interprétation de Tom Hardy, non loin d’un Jack Nicholson, et une ambiance Orange mécanique) : Bronson (08), le récit/pantomime de la vie du prisonnier anglais le plus violent.

 

Portugal

Phil :

Capitaines d'avril (Maria de Medeiros, 00).

Nausicaa :

Belle toujours (06, Manoel de Oliveira) tente le pari fou de donner une suite à Belle de jour, quarante ans plus tard ! Deneuve a refusé de rempiler, c'est une autre actrice bunuélienne qui reprend le rôle, Bulle Ogier, face à Michel Piccoli, pour un tête-à-tête crépusculaire et cinéphilique.

 

Roumanie

Nausicaa : Cristian Mungiu a obtenu une Palme d'Or méritée pour Quatre mois, trois semaines, deux jours (07). Autour d'un sujet grave mais rebattu (un avortement), dans des logements étudiants déprimants d'un hiver roumain à la fin de la période communiste, il crée un véritable thriller où le sordide suinte de toutes parts.

 

Autriche

Phil : Le Ruban blanc (09, Michael Haneke)

 

Allemagne

Phil :

Das Experiment (O. Hirschbiegel, 01), avec Moritz Bleibtreu…

Julien-Paul :

… ou l'art de montrer comment on finit par être/devenir le rôle que l'on joue/occupe dans un groupe humain. Application pénitentiaire de l'expérience de Milgram.

Nausicaa :

Goodbye Lenin ! (Becker, 03), ou comment démontrer toute l’absurdité de la vie dans l’Allemagne communiste… et en rire. Un ovni.

Krisztina :

Le Turco-Allemand Fatih Akin réalise le petit joyau Gegen die Wand (04), primé Ours d’or à Berlin, aussi bien film social qu’histoire d’amour illicite et autodestructrice entre deux jeunes allemands issus de l’immigration turque, avec Sibel Kekkili (Shae dans Game of Thrones, Phil !).

Phil :

A noter, de très bons téléfilms allemands : Le Temps des Cerises (04, R. Kaufmann), l’histoire de la famille juive Goldfisch ; Chère Martha (coproduction avec l’Autriche et la Suisse, 01, Sandra Nettelbeck) avec Martina Gedeck et Sergio Castellito… qui sera adapté ensuite au cinéma (américain). 

 

Espagne

Phil : La mala Educacion (03) et Parle avec Elle (01), deux Almodovar, ou Mar adentro (Amenabar, 04) avec Javier Bardem, Belen Rueda, Loala Duenas.

 

Finlande

Phil : L'Homme sans passé (Kaurismaki, 02)

Suisse

Phil : Bienvenue en Suisse (Léa Frazer, 03, coprod. avec la France), avec Denis Podalydès, Emmanuelle Devos et Vincent Perez. 

 

Italie

Daniel :

Un peu convalescent, le cinéma italien offre quand même Pane e Tulipani/Pain, Tulipes et Comédie (Silvio Soldini, Italie/Suisse, 00), une belle comédie sentimentale qui connaîtra un succès inattendu, présentant une Venise très éloignée des clichés. Et Il Cuore altrove/Un Cœur ailleurs (Pupi Avati, 03), plus poignant, avec un couple d’acteurs peu connus hors d’Italie mais tout simplement parfaits.

Krisztina :

Gomorra (Matteo Garrone, 08), basé sur le roman de Roberto Saviano à propos de la Camorra à Naples, tourné avec certains acteurs jeunes du milieu, plus brut, presque documentaire, supérieur à la série qui en a été inspirée des années plus tard.

Daniel :

Merci ! J'avais complètement oublié Gomorra et son parti-pris d'éviter toute touche de glamour rappelant Le Parrain.

 

Cinéma mondial

 

Brésil

Phil : The Motorcycle Diaries (04, Salles), avec Gael Garcia Bernal, sur la jeunesse du Che, son périple fondateur à travers l’Amérique latine, et Une Famille brésilienne (Salles et Daniela Thomas, 09).

 

Chine

Phil : La fresque somptueuse (et film d’action) Hero (Yimou, 02).

 

Hong-Kong

Phil :

Internal Affairs (02, de et avec Andy Lau), avec Tony Leung… dont Scorsese tirera le remake/succès oscarisé Les Infiltrés (avec Leonardo DiCaprio) en 2006.

Nausicaa :

Les deux meilleurs films de Wong Kar Wai : In the Mood for Love (00), un ballet subtil, plein de non-dits entre Tony Leung et Maggie Cheung ; 2046 (04), un film d’anticipation où la représentation d’un monde futur et le scénario s’effacent finalement derrière une beauté formelle incroyable.

Daniel :

In the Mood for Love, plusieurs fois décrié pour son esthétisme, m’a enchanté, transpercé. Pourquoi l’élégance de la mise en scène et des décors ne pourrait-elle pas renforcer l’élégance des sentiments ?

 

Corée du Sud

Krisztina :

Memories of murder (03), un excellent film de Joon-Ho-Bong, et Old Boy (03), l’opus le plus réussi d’une trilogie de la vengeance réalisée par Park Chan Wook (pitch : un homme se fait enlever et séquestrer dans une chambre d’hôtel pendant dix ans avant d’être relâché… sans aucune explication).

Phil :

Park Chan Wook ? Que Nausicaa cite supra. A découvrir, donc !

Nausicaa :

Kim Ki Duk et le curieux et poétique Printemps, Eté, Automne, Hiver... et Printemps (03). Un film qui puise largement dans la symbolique bouddhiste, dont on ne maîtrise pas toujours tous les codes, mais d'une grande beauté formelle et avec une progression scandée par les cinq saisons.

Julien-Paul : 

Locataires (04) du même Kim Ki Duk. Film muet, glaçant de beauté poétique et de violence crue.

 

Mexique

Krisztina : 

Le Labyrinthe de Pan (06), de Guillermo Del Toro ! Avec un Sergi Lopez terrifiant et une imagerie d’un onirisme noir inoubliable sur fond de guerre civile espagnole.

Phil :

Del Toro dont je retiendrais aussi L’Orphelinat (09), avec Belem Rueda, et L’Echine du diable (01), avec Eduardo Noriega. Sinon, Y Tu Mama tambien (A. Cuaron, 01), avec Maribel Verdu et Gaël Garcia Bernal.

 

Israël

Daniel :

Deux films sur la mauvaise conscience d’une partie de la société israélienne vis-à-vis des traumatismes engendrés par la guerre du Liban. Valse avec Bashir (08, Ari Folman), film d’animation crépusculaire, rappel douloureux que toute guerre est une sale guerre, œuvre d’une grande inventivité formelle. Lebanon (09, Samuel Maoz), huis-clos dans un tank où la guerre et le monde extérieur ne sont vus qu’à travers le viseur de la tourelle. Un parti-pris de mise en scène extrêmement bien exploité. Pas de digression politique comme dans le film précédent : ici la peur et l’horreur sont palpables dans le cercueil ambulant car, contrairement à ce qui est écrit sur le char, l’homme n’est pas d’acier.

Phil :

Deux très bons films ! Ajoutons Les Citronniers (Eran Riklis, 08).

 

Cuba

Phil : Lista de espera (Tabio, coprod. franco-hispano-mexico-cubaine, 00), avec Vladimir Cruz et Tahimi Alvarino. Une fable : des gens bloqués dans une gare routière créent une sorte de paradis.

 

Iran

Nausicaa :

Difficile pour moi de parler de Kiarostami, sans doute LE maitre du cinéma iranien durant cette décennie : ses films, au rythme étrange, me laissent de marbre. Je mentionnerai donc plutôt Asghar Farhadi dont La Fête du feu (06) annonce, modestement encore, le sublime Une Séparation (11).

Phil :

Asghar Farhadi ! A mon agenda pour la décennie suivante !

 

Canada

Daniel :

Je termine sur une note plus légère. Voir, dix-sept ans après, les acteurs du Déclin de l’empire américain reprendre leurs personnages dans Les Invasions barbares (Denys Arcand, 03) a été un délice. Woody Allen avait raison : l’humour est parfois la politesse du désespoir.

Phil :

Euh… on a oublié le Déclin dans notre revue des 80ies, non ?

 

Coups de cœur personnels

 

The Jacket (05, John Maybury, USA/All), avec Adrian Brody et Keira Knightley, une très bonne BO.

Un errant englué dans un cauchemar atroce. De quoi ne plus vouloir jamais avoir rapport avec des psychiatres. Mais quelle est cette expérience qui… ? Too much par certains côtés ?

 

Lost in translation (Sofia Coppola, EU,03).

Ces deux personnages (un homme d’âge mûr – Bill Murray en star américaine remplissant ses obligations télévisuelles – et une très jeune femme – Scarlett Johansson) flottant dans un Ailleurs (l’hôtel international, lieu de tous les fantasmes et possibles, du retour sur soi, du doute) mêlant conte de fées et cauchemar, déshumanisation du système et résistance humaniste au flux, à l’indifférence… L’histoire d’une rencontre improbable. Enrobée dans une atmosphère magique.

Daniel : Ou comment trouver la grâce, par hasard, dans un Japon aliéné et survolté.

 

Who knows ?

 

Phil :

Tout le tapage ramdamé autour d’Avatar m’a fait hurler. Tant James Cameron a, une fois encore, comme dans Titanic, manqué incroyablement de fond (je ne dirais pas qu’il a touché… le fond, ses intrigues sont tout de même plaisantes).

Son entreprise démasque la dérive du cinéma vers l’effet. Oh, la qualité visuelle est éblouissante et mérite la vision. Le récit charrie les meilleures intentions. Mais. Le scénario est creux, les personnages peu creusés (sic !), et les situations incroyablement convenues.

Dans le prolongement de ces réflexions, où situer les séries/énormes succès Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter ou Batman, par exemple ?

 

Nausicaa : 

Détail amusant : deux des films du Top 10 de Phil, Babel et C.R.A.Z.Y., sont des cas particuliers – et intéressants – du sous-titrage. C'est une question certes périphérique par rapport aux films eux-mêmes, mais elle joue un rôle important dans notre expérience de spectateurs.

Babel est, son titre même le laisse entendre, un film polyglotte. Et, cas particulier, il a été présenté partout en version sous-titrée, aucune version doublée n'existe – précisément pour garder ce dédale de langues. Pour l'anecdote, dans le cinéma du Namurois où je l'ai vu à l'époque, la caissière croyait bon de prévenir les spectateurs potentiels de cet inconvénient majeur : le film n'était pas doublé...

Quant à C.R.A.Z.Y., il s'agit d'un film québécois, en français, donc, mais que le distributeur a choisi de sous-titrer partiellement en français normé pour les écrans européens (français, belges, suisses). Il est vrai que la langue parlée dans le film est parfois très éloignée de la nôtre, mais les sous-titres sont-ils pour autant nécessaires ? Ou plus nécessaires que, par exemple, pour L'Esquive (04) d'Abdellatif Kechiche, où le français des adolescents de la banlieue parisienne n'est pas toujours plus clair que celui de nos cousins québécois.

 

Nausicaa, Krisztina, Daniel, Phil et Julien-Paul.