La cinéthèque idéale de Karoo, rythmée par l'érudition de Ciné-Phil RW et contrepointée par d'autres rédacteurs, ce sont cent films de l'histoire du cinéma à voir absolument. Chapitre 3 : les années 1930 : première décennie du parlant.

Un top 10 de la décennie (dans le désordre) :

Autant en emporte le vent (Victor Fleming, EU, 1939)

Une fresque qui allie souffle et émotion, un grand bazar animé (anima = âme en latin) qui a accompagné toute ma vie et mon évolution. Enfant, j’ai été atterré par la scène du poney, je suis tombé amoureux de Vivian Leigh. Vers mes vingt ans, j’étais pétrifié/envoûté par la phrase finale de Rhett, emporté par l’ampleur, les décors. Aujourd’hui ? Je suis plus critique. Ce film a été le plus grand succès de tous les temps ou étiqueté « plus grand film de tous les temps » parce qu’il constitue une mise en abyme du rêve américain avec cette ingénieuse (ou géniale ?) idée de disposer en filigrane un message opposé. Comme dans les livres religieux, on y lit tout et son contraire. Melanie/Ashley versus Scarlett/Rhett. Il faut se faire violence pour grimper dans la nuance et distinguer, à l’intérieur des couples polarisés,  un Rhett d’une Scarlett et une Mélanie d’un Ashley. Scarlett n’est-elle pas une figure hideuse de l’égoïsme, du carriérisme, de l’opportunisme, de l’exploitation de l’autre au nom du profit, bref le parangon de l’ultralibéralisme sans foi ni loi ?  Fascinante parce que libre et forte ? Hum… n’offre-t-elle pas la caricature de la réalisation et de l’émancipation ? Et pourtant… À tel point qu’il doit y avoir quelque chose de la tragédie humaine, une métaphore, qui flotte dans l’air du film et le rend éternel, mêlant distraction, information (sur des pages d’Histoire) et réflexion.

Ce film est avant tout l’œuvre d’un producteur, David O. Selznick, mais n’oublions pas le cinéaste Victor Fleming, dont Le Magicien d’Oz mériterait une place dans notre classement.

Les Hauts-de-Hurlevent/Wuthering Heights (W. Wyler, EU, 1939)

LE film romantique ! Mais du romantisme à l’anglo-saxonne, soit plus sombre, teinté d’accents gothiques. D’après un roman british célébrissime. Réalisé par un prodigieux et éclectique faiseur de succès. L’inoubliable couple Laurence Olivier/Merle Oberon. Merle et ses yeux en amande si exotiques… cachant un secret de naissance teinté d’hindouïté. Mon idéal féminin de jeunesse… devant Vivian Leigh.

Le Testament du Docteur Mabuse (F. Lang, Allemagne, 1933)

De préférence à M. le Maudit (1931), pourtant une des œuvres majeures du cinéma européen. J’assume ! Le climat de terreur, la narration échevelée, la mise en abyme (involontaire ? j’en doute fort !) du nazisme et cette scène, d’un esthétisme soufflant, évoquée dans un article de Karoo.

Une femme disparaît/The Lady vanishes (A. Hitchcock, GB, 1938)

GENIAL ! Un des plus beaux films du monde ? Qui dénoncerait un aspect désuet, suranné sera… trucidé, je m’y engage ! Il y a TOUT ! À commencer par une philosophie de la résistance et de l’engagement qui se greffe sur une intrigue pétaradante et thrilling en diable. Avec un sens du détail qui tue : les deux British qui ne s’intéressent qu’aux résultats de cricket, le mot écrit sur la glace, les hauts talons de la nonne… Je le choisis malgré Les 39 marches (1935) et son intrigue trépidante, sa course-poursuite à travers la Grande-Bretagne, que j’apprécie davantage à chaque vision. Malgré la scène initiale percutante (l’une des plus cruelles/sombres de l’univers hitchcockien) de L’Auberge de la Jamaïque (1939), un film assez poussif globalement.

King Kong (Merian C. Cooper et E. Schoedsack, EU, 1933)

Une merveille ! Un récit aux accents mythologiques, un immense classique dans divers registres : exotisme, action, fantastique, blockbuster à effets spéciaux, épouvante. Mais rehaussé par des touches de poésie, d’onirisme, d’émotion pure : le King qui déshabille Mae West, sa mort au sommet de l’Empire State Building… On méconnaît trop l’importance du duo Cooper/Schoedsack, qui alternait réalisation et production. Les mêmes sont aussi à l’origine des Chasses du comte Zaroff (1932), tournées en même temps et sur les mêmes lieux que KK, un des rares cas où le titre français est supérieur à l’original (The Most dangerous Game).

L’impossible M. Bébé/Bring up Baby ! (H. Hawks, EU, 1938)

Une histoire loufoque de chasse au léopard, à l’os de dinosaure et au mari. Souvent présentée comme la meilleure comédie de tous les temps avec Some like it hot. Un peu vieilli ? Il faut entrer dans le trip du burlesque, lâcher la bride et… ça paraît alors trépidant et drôle à pleurer. En sus, l’un des plus beaux duos ciné des tous les temps : Katherine Hepburn face à Cary Grant !

La Chevauchée fantastique/Stagecoach (John Ford, EU, 1939)

D’un côté, une admirable transposition du Boule-de-Suif de Maupassant dans l’univers du western, où Ford, loin de glorifier les valeurs américaines traditionnelles, filme une ode à l’anticonformisme et distribue des rôles féminins superbes. De l’autre, la première incursion dans Monument Valley et la naissance du mythe Wayne !

New York-Miami/It happened one night (Frank Capra, EU, 1934)

Il faut nécessairement un Capra dans mon top 10 de la décennie. Mais lequel ? Va pour cette comédie romantique, son couple irrésistible Clark Gable/Clodette Colbert, dont les répliques créent quasi un nouveau genre, la Screwball comedy. Mais abandonner les autres perles de notre Américain d’origine italienne est un crève-cœur.  

La Grande Illusion (Jean Renoir, France, 1937)

La première partie est assez faible, on croit se tromper d’histoire d’amour. Puis… La deuxième, superbe, humaniste, emporte l’adhésion. Un opus majeur du patrimoine européen. Du même génie français, les renommés La règle du jeu (1939), Le crime de M. Lange (1935), Une partie de campagne (1936) ou La bête humaine (1938).

Ninotchka (Lubitsch, EU, 1939).

Lubitsch ! Le messie de la comédie subtile. Qui bouscule la morale conformiste et rafraîchit l’air ambiant, ouvre les esprits à la modernité, installe dans un univers où je me sens heureux. Ninotchka, souvent classé derrière Haute Pègre/Trouble in Paradise (1932) mais devant Sérénade à trois (1933), appartient à son top 5 officiel. Le film « où Greta Garbo rit » ! Et Greta, de fait, en espionne russe succombant lentement mais sûrement aux charmes du Vieux Monde, est sublime ; Melvyn Douglas à tomber de grâce et de raffinement.

Les années 30 sont d’une richesse extraordinaire…

notamment à l’échelon américain, où le parlant s’émancipe et acquiert ses lettres de noblesse assez rapidement. Le top 100 de l’AFI/1998 intègre d’ailleurs 15 films de la décennie pour seulement 3 (et 22 nominés) pour les décennies précédentes et l’ère du muet. Il y a des bijoux absolus pour tous les goûts, dans tous les registres.

La comédie musicale et la danse, avec Sur les ailes de la danse/ Swing Time (George Stevens, EU, 1936) ou Top Hat (M. Sandrich, EU, 1935), tous deux avec Fred Astaire.

L’animation, avec Blanche-Neige et les Sept Nains (David Hand pour Disney, EU, 1937).

Le film d’horreur, avec le très dérangeant Freaks (Tod Browning, EU, 1931), Frankenstein (James Whale, EU, 1931) ou Vampyr (Dreyer, Danemark, 1932).

Le comique, burlesque avec Une nuit à l’opéra (Marx Brothers, EU, 1935), La soupe au canard (Leo McCarey, EU, 1933… encore avec les Marx !), Les compagnons de la Nouba (Laurel et Hardy filmés par W.A. Seiter, EU, 1934) ; émouvant/philosophique avec Les Lumières dans la ville/City Lights (GB/EU, 1931) ou Modern Times (GB/EU, 1936), deux grands Chaplin.

Le film d’action historique/épique, avec Pacific Express (Cecil B. De Mille, EU, 1939) ; Les Aventures de Robin des Bois (1938) ou Captain Blood (1935), tous deux de l’Américain d’origine hongroise Michael Curtiz et avec un flamboyant Errol Flynn en première ligne ; Alexandre Nevski (S. Eisenstein, Russie 1938) et sa scène d’engloutissement des Teutoniques dans les glaces ; Les révoltés du Bounty (Frank Lloyd, EU, 1935) dans sa version Clark Gable/Charles Laughton.

Le film de guerre, avec le bouleversant À l’Ouest rien de nouveau (Lewis Milestone, 30), cette fable humaniste, pacifique qui a le mérite de nous placer en compagnie de jeunes soldats allemands.

Ajoutons encore La Lumière bleue (Leni Riefenstahl, Allemagne, 1932), un appel à la… tolérance (NDR : eh oui !) où la future égérie du nazisme laisse filtrer cette manière de filmer unique, impressionnante, qui révolutionnera la prise de vue… sportive lors des Jeux Olympiques de Berlin (Les Dieux du Stade). On peut mépriser la personne, haïr la propagandiste (Le Triomphe de la Volonté), l’artiste a révolutionné son art.

Et l’autre Grand du ciné français (avec Jean Renoir cité supra),  Marcel Carné : Drôle de drame (1937) avec sa fabuleuse brochette d’acteurs (Louis Jouvet, Michel Simon) et ses répliques mythiques (« Bizarre, vous avez dit bizarre ? ») ; Quai des brumes (1938, Gabin/Morgan et « T’as d’beaux yeux, tu sais ! ») et Hôtel du Nord (re-1938, avec Arletty et « Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? ») ;  surtout Le Jour se lève (1939).

Le coin des contrepoints

Thierry Defize : J’ai une préférence/fascination pour le Vampyr de Dreyer, qui me semble bien autre chose qu’un simple film d’horreur. Et je placerais Les Lumières de la ville de Chaplin loin devant un King Kong qui… Bof ! Et L’Âge d’or (L. Buñuel, France, 1930).

Daniel Mangano : Oui, La Soupe au canard/Duck soup AVEC les Marx Brothers, et Un Jour aux courses (1937) DES Marx Brothers. Côté français, je songerais à un Duvivier, plutôt La belle Équipe (1936) à cause de l’ambiance front populaire, voire Pépé le Moko ou Un Carnet de bal (1937). L’Ange bleu (J. Von Sternberg, Allemagne, 1930) ? Les Poupées du diable (Todd Browning, EU, 1936) ?

Coups de cœur personnels

Les Disparus de Saint-Agil (Christian-Jaque, France, 1938). Cette magie du film noir qui a bercé mon enfance ! Un certain cinéma français, un peu oublié, d’un charme fou. Une histoire de disparitions d’enfants, de meurtre aussi, dans un collège où les couloirs et les salles de classe acquièrent une dimension onirique ou fantastique. Et des seconds rôles (du côté des adultes) formidables, dont un bouleversant Eric von Stroheim en professeur d’allemand… au moment où la guerre s’annonce.

Mannequin (Frank Borzage, EU, 1937) avec Spencer Tracy et Joan Crawford. Un très beau film psychologique. Une battante veut échapper à la misère et trouver l’amour mais se trompe sur toute la ligne (son amoureux d’enfance, joué par un Alan Curtis révulsif, est un bon à rien qui passe son temps à jalouser, traficoter, gaspiller)… sous le regard enamouré d’un patron incroyablement généreux. Le Pretty Woman du… riche ? Une utopie sociale et conjugale ?  Avec, en contrepoint, cynique, le véritable monde dans lequel une minorité de romantiques et de purs se débattent ? Connivence profonde avec ce cinéaste, si oublié par la TL et le grand public mais référence pour les cinéphiles (notamment via L’Adieu aux armes de 1932 ou Ceux de la zone de 1933), avec cette Borzage touch où il est question de délire, d’amour fou bravant les épreuves.

TOUT Hitchcock ! C’est un génie dont TOUTE la production mérite une vision attentive. Ainsi, Sabotage/Agent secret (1936) m’a toujours mis mal à l’aise (mort d’un enfant dans un attentat, impunité du leader occulte des terroristes, comportement ahurissant du contre-espion/héros) mais les  incongruités sont contrebalancées par une Sylvia Sydney émouvante, un Oscar Homolka aux relents expressionnistes, des effets techniques qui relèvent de la haute patte artistique… et une résonnance actuelle troublante. Jeune et innocent (1937) introduit des détails qui paraîtront futiles mais renversent notre perception profonde, à la façon d’images subliminales. Par exemple, la micro-scène des mouettes (ou goélands) en plein vol vient insinuer une note d’horreur au moment de la découverte d’un corps, suggérant la cruauté ou un acharnement post-mortem.  L’Homme qui en savait trop (1934, première version), que Tonton Hitch considérait comme le début de son véritable envol, nous laisse d’abord en retrait du récit (le couple ne fonctionne guère, les relations sont peu travaillées/emballantes) mais on se laisse envoûter par le jeu de Peter Lorre, le décor de carte postale de la station de Saint-Moritz, les scènes d’humour, de suspense et d’action, certaines d’anthologie (le concert de l’Albert Hall mais aussi l’attaque du refuge des terroristes, basée sur une tranche de la vie de Churchill).

Réflexion. Hitch a trois types de fans, ce qui (quasi) garantit son succès : un grand public qui prise les amourettes (beaux jeunes premiers quasi garantis), la comédie sentimentale et ses recettes ; un autre grand public avide de sensations glauques (goût du sang, de la perversion, du frisson délicieux) ; un aéropage de fins gourmets qui se délecte de trouvailles techniques, d’inventions scénaristiques (cf le plébiscite des Cahiers du Cinéma, si féroces souvent, qui ont hissé le Maître au statut d’Auteur… majusculissime, à mes yeux).

TOUT Capra ! Car Capra fait du bien à notre âme, comme Lubisch, mais dans une version plus traditionnelle. Deux autres films très célèbres auraient mérité d’intégrer notre top 10 : Monsieur Smith au Sénat/Mr. Smith goes to Washington (1939), avec James Stewart, et L’Extravagant Mr Deeds (1936), avec Cary Cooper. Du cinéma engagé socialement, philosophiquement, qui rappelle la force de résistance de l’individu citoyen face aux maux qui gangrènent nos sociétés, le monde politique, les médias… depuis beaucoup plus longtemps qu’on ne le croit. N’oublions pas des bijoux moins diffusés ou rarissimes : Horizons perdus (1937) et son étrange utopie himalayenne, Shangri-La, ses paysages superbes, sa quête du Sens et des valeurs, son allure de conte de Noël exotique ; La Ruée (1932) et la démonstration qu’on peut diriger une banque avec de l’âme, une réflexion sur l’argent, la finance ; Vous ne l’emporterez pas avec vous (1938), qui prône une forme de décroissance, des valeurs hors normes sociales ; La Grande Muraille (1933) avec son impossible histoire d’amour interraciale (un scandale pour l’époque !)…

Who knows ?

. Si 1969 est dite… année érotique, 1939 est L’année cinématographique à l’échelon américain, avec 13 films retenus (parmi 56 nominés) pour intégrer le top 100 de l’AFI en 1998.

. La filière ciné US/émancipation de la femme se poursuit durant cette décennie. Avec un point d’orgue, Femmes/Women (Cukor, 1939), où le cinéaste dit de LA femme tourne avec la crème des actrices hollywoodiennes (Norma Shearer, Joan Fontaine, Joan Crawford, Paulette Godard, etc.) sans… AUCUN homme.

. O tempora ô mores ! L’impossible M. Bébé a d’abord été un four. Et Howard Hawks a failli y laisser sa peau de cinéaste, Cary Grant une partie de son aura d’acteur. Mais les deux ont eu la chance de se refaire dès l’année suivante avec Même les Anges ont des ailes, un  gros succès commercial (qui hissa Rita Hayworth sur le pavois hollywoodien) et un film culte aux yeux de la Nouvelle Vague. Pourtant, les aventures de ces aviateurs, qui assurent héroïquement des liaisons importantes dans un décor andin, ce ragoût mêlant romances, virilité et misogynie, rédemption du lâche qui devient un héros, humour à la Rio Bravo, avec des alcoolos attendrissants, tout cela me laisse de marbre. À méditer ! À quel point le temps, les modes ou le recul tamisent ou redistribuent les cartes.

. À regretter, pour la cause féministe, qui nous est chère, que deux modèles possibles, deux grands talents créatifs féminins (Leni Riefenstahl et Théa von Harbou, la compagne de Fritz Lang, scénariste de plusieurs chefs-d’œuvre) aient été nazies !