La cinéthèque idéale de Karoo, rythmée par l'érudition de Ciné-Phil RW et contrepointée par d'autres rédacteurs, ce sont cent films de l'histoire du cinéma à voir absolument. Chapitre 4 : les années 1940.

Un Top 10 de la décennie (dans le désordre)

Casablanca (Michael Curtiz, EU, 1942)

Topest ! On est toujours soufflé par la qualité du film, la maestria de la construction, l’humanité qui se dégage, le glamour des starissimes Ingrid Bergman (la meilleure actrice de tous les temps ?) et Humphrey Bogart (sacré star masculine du XXe siècle).

Heaven can wait (Lubitsch, EU, 1943)

Un bijou de comédie sentimentale, une ode à l’humanisme. J’A-DO-RE ! Rend heureux. Comme du Capra, mais avec une louche d’anticonformisme vivifiant.  Inoubliables Don Ameche, Gene Tierney et Charles Coburn !

Citizen Kane (Orson Welles, EU, 1941)

À la première rencontre, cette œuvre  m’a paru mériter pleinement son statut de meilleur film de tous les temps attribué par la majorité des critiques (les Cahiers du Cinéma, l’American Film Institute, etc.), j’ai été médusé devant la démonstration du talent pur. A la deuxième vision, je n’ai plus été transporté. Certes, il y a les plans magistraux, la voix grave d’Orson ou la joie de revoir le grand Joseph Cotten (au cœur d’un triplé magique avec Le Troisième Homme de Reed et L’Ombre d’un doute de Tonton Hitch), celle de redécouvrir des acteurs qui ont marqué mon enfance dans des séries TL (le vilain Basilio de Zorro ou la mégère belle-mère de Bewitched), il y a Rosebud, l’énigme raffinée (qui touche à l’essence de l’être), un découpage qui dut être original et percutant. Mais. Je trouve que la dramatisation du tout a vieilli et manque d’un liant entraînant. Pourtant, j’ai été très ému. Par le message profond du film, qui touche au sens de la vie et à la quête du bonheur, à l’adéquation à autrui. Welles, orphelin à 15 ans, après avoir eu des parents formidables, a certainement mis beaucoup de son ressenti face au monde. Et dire qu’il avait 26 ans à la sortie du film ! Génie ! De Welles, j’ai aussi visionné les adaptations de Shakespeare (Othello, Macbeth, Falstaff…), A touch of Evil, Mr Arkadin, La Splendeur des Amberson, La Dame de Shangaï

Les Enfants du Paradis (Carné, 1945)

Le meilleur film français de tous les temps, ai-je souvent lu. Possible ? Probable. Un diptyque qui recrée le monde du théâtre au XIXe siècle. D’une beauté à tomber ! On doit au même Carné Les Visiteurs du soir (1942), un très beau film, onirique, fantastique, avec un décapant Jules Berry dans le rôle du diable.

Notorious/Les Enchaînés (Hitchcock, EU, 1946)

Le plus beau couple de l’histoire du cinéma : Cary Grant et Ingrid Bergman ! Œuvre phare du Maestro. Sur fond de guerre et d’espionnage, où l’amour pur et la manipulation la plus perverse s’entrecroisent au cœur d’aventures palpitantes.

Le Trésor de la Sierra Madre (J. Huston, EU, 1948)

Film d’aventures grandiose ! Tellement subtil et moderne. D’après l’auteur mythique Traven, aussi insaisissable que Sallinger. Selon le romancier belge Nicolas Marchal, il s’agirait du contrepoint de L’Ile au trésor, l’idéal complément, la face sombre de la quête. Je le mets loin devant Le Faucon maltais, mythique film noir (1941).

Indiscrétions/The Philadelphia Story (G. Cukor, EU, 1940)

Une comédie qui réunit Hepburn (Katherine), Cary Grant et James Steward, soit les trois plus grands comédiens de comédie de tous les temps, les deux acteurs préférés de Dieu/Tonton Hitch ! Bijou !

A wonderful Life (Capra, EU, 1946)

Idéal pour un réveillon de Noël, ou un début de déprime. Redonne foi en l’homme. James Stewart inoubliable. Capra, qui règne sur la comédie des années 30 et 40 avec le tout aussi (ou plus encore ?) formidable Lubitsch, nous a offert d’autres diamants : Arsenic et vieilles dentelles (1944) avec Cary Grant, L’homme de la rue/Meet John Doe (1941) avec Gary Cooper.

Le Dictateur (Chaplin, EU, 1940)

La scène de la passerelle ! Le dictateur jouant avec une boule du monde ! Le discours final ! Art engagé. Mais tout art véritable n’est-il pas engagé ? Chaplin, ici, s’érige en modèle absolu pour tous les artistes qui veulent changer le monde, dénoncer ce qui déraille, promouvoir ce qui peut rédempter.

Le Troisième Homme (Carol Reed, GB, 1949)

Le thriller parfait ? Intrigue imparable. Péripéties, suspense, coups de théâtre, émotion. Mise en scène magnifique. Images à tomber. Acteurs formidables (Welles, Cotten, Alida Valli, etc.). Musique inoubliable. Arrière-plan politique et sociologique.  Scènes qui marquent l’imaginaire au fer rouge : la Grande Roue du Prater, la poursuite dans les égouts de Vienne…

D’autres chefs-d’œuvre sont évoqués dans toutes les anthologies du 7e Art

Des films noirs : Laura (O. Preminger, EU, 1944) avec la sublime Gene Tierney, son découpage moderne, un envoûtant polar, une oeuvre culte ; Gilda (Vidor, 1940), qui immortalise Rita Hayworth en danseuse aux jambes interminables ; Le Grand Sommeil (H. Hawks, 1946, EU), un récit magistral et une intrigue incompréhensible ; Assurance sur la mort (Wilder, EU, 1944), très sombre histoire de passion fatale ; Le Corbeau (Clouzot, 1943, France), à la noirceur glauque, de préférence aux célèbres L’Assassin habite au 21 (1942) ou Quai des Orfèvres (1947).

Des films fantastiques : Fantasia (W. Disney, EU, 1940), mon dessin animé préféré, qui… anime de magnifiques partitions et révèle la musique classique à d’autres publics ; La Belle et la Bête (Cocteau, France, 1946), un conte de fées horrifique mais onirique aussi, à comparer avec La Féline (J. Tourneur, 1942, EU), une histoire de femme se transformant en panthère noire.

Des films sociologiques : Le Voleur de bicyclette (V. De Sica, 1948), emblème bouleversant du ciné néo-réaliste italien avec Rome, ville ouverte (Rossellini, 1944) ; Les Raisins de la Colère (John Ford, EU, 1940) sur la Grande Dépression américaine et ses légions de laissés-pour-compte ; Les plus belles Années de notre vie (William Wyler, EU, 1946) et Les Voyages de Sullivan (1941, EU, Preston Sturges)… que je n’ai jamais pu visionner !

Des films sur l’âme humaine : Les Chaussons rouges (Powell/Pressburger, 1948, GB), une mise en abyme de la création artistique par n duo qui a aussi offert Le Narcisse noir (1947), un récit troublant sur une poignée de nonnes perdues en Himalaya ; Hamlet (Laurence Olivier, GB, 1948), une grande adaptation de Shakespeare, au centre d’une trilogie de sir Laurence, avec Henry V (1944) ; Le Secret derrière la porte (Lang, EU, 1948)

Des westerns : La Charge héroïque/She wore a yellow ribbon (1949, EU, Ford), ses seconds rôles épatants (Ben Johnson, Victor Mac Laglen), Monument Valley, en couleurs cette fois, la scène mythique où Wayne parle à la tombe de sa femme, l’évolution du regard porté aux Indiens) ; Duel au soleil (King Vidor, EU, 1946), où il est question d’un amour passion pas politiquement correct, Peck et Cotten à contre-emploi.

Des comiques : Les As d’Oxford (Alfred Goulding, EU, 1940, avec Laurel et Hardy).

Des films historiques : Ivan le Terrible (Eisenstein, Russie, 1944) et ses décors sidérants.

Et il y a l’émergence du cinéma japonais, dont nous reparlerons plus avant dans le chapitre suivant (années 50) : Un merveilleux Dimanche (Akira Kurosawa, 1947), L’Amour de l’actrice Sumako (Kenji Mizoguchi, 1947), Printemps tardif (Yasujiro Ozu, 1949).

Le coin des contrepoints

 

Thierry Defize :

Michael Powell et Emeric Pressburger sont des magiciens ! Pour ma part, je conseillerais — plutôt que Les Chaussons rouges et Le Narcisse noir, dont le kitsch m’apparaît particulièrement peu digeste — le fascinant Colonel Blimp (1943), récit cinématographique admirable dont on appréciera la richesse narrative et la profondeur de l’approche thématique. Loin de toute propagande à bon marché, il évoque la guerre dans toute sa complexité/absurdité et nous montre l’amitié inconditionnelle de deux officiers, allemand et britannique. À noter que Deborah Kerr y tient l’un de ses plus beaux rôles. Deux autres bijoux du duo Powell/Pressburger : A Canterbury Tale (1944), vraie lettre d’amour poético-mystique, et surtout humaniste, à l’Angleterre ; 49e Parallèle (1941) avec, notamment,  Laurence Olivier dans un rôle improbable à découvrir et — surtout — un formidable Leslie Howard en ethnologue anglais raffiné et excentrique.

Dans la catégorie perles noires, n’oublions pas le sulfureux Péché mortel/Leave Her to Heaven (1945) de John M. Stahl, avec la fascinante  et terrifiante Gene Tierney !

 

Thierry Van Wayenbergh :

Le contrepoint du… contrepoint !

Si Scorsese tient Les Chaussons rouges pour « l’ultime chef-d’œuvre du 7e Art », rien d’étonnant ! Les géniaux Powell et Pressburger développent un puissant mélodrame dans une mise en scène vertigineuse et vouée tout entière au spectacle. La richesse des couleurs, des décors surréels et du ballet final, inspiré du conte d’Andersen, où la danseuse projette ses tourments intérieurs, sont tout bonnement prodigieux. Rarement au cinéma la mise en scène et le sujet se sont-ils épousés avec une telle évidence. Et cette histoire de ballerine emportée au-delà de son dilemme entre art et passion possède de quoi faire tourner la tête au cinéaste de Little Italy et à tous les amoureux du 7e art. Splendide.

Daniel Mangano :

Décennie chahutée par excellence, et pour cause ! Mais que de trésors ! Le lien entre violence de l’époque et créativité artistique semble conforter le propos ironique d’Orson Welles à Joseph Cotten dans la fameuse scène de la grand roue du Troisième Homme : « Guerre civile et terreur en Italie… mais cela donne Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance ; 500 ans de fraternité, de paix et de démocratie en Suisse, cela produit la pendule à coucou. »

On peut se demander si la folie humaine collective ne se reflète pas aussi au plan individuel dans ces films qui mettent en scène des femmes hantées par la mort et manipulées, en prise avec la peur de sombrer dans la démence : Rebecca, Gaslight (1940/Dickinson et 1946/Cukor), Les Amants du Capricorne.

Sinon, la liste dressée plus haut est excellente.  À propos de W. Wyler, j’ajouterais au merveilleux The Best Years of Our Lives, un film moins poignant mais assez intrigant : The Letter (40), pour sa progression sophistiquée et pour l’impeccable Bette Davis.

Autres points à signaler en vrac ? Les débuts du néo-réalisme italien après les minauderies de la période mondaine des « téléphones blancs » : La Terre tremble de Visconti, d’après Verga, et Paisà de Rossellini, mais surtout l’extraordinaire Voleur de bicyclette avec ses acteurs non professionnels criants de vérité. Un film poétique étonnant, Quatre pas dans les nuages (Italie, 42) du modeste Blasetti. Poésie aussi avec Powell et Pressburger (Ciné-Phil RW : encore ces deux-là !) qui, à partir d’une commande pour un film de propagande censé célébrer l’amitié anglo-américaine, créent avec Une Question de vie ou de mort (GB, 46) une improbable histoire d’amour entre terre et au-delà, couleur et noir/blanc, rêve et réalité. Kitsch mais inimitable. Hommage aussi à un acteur hors du commun, Raimu, époustouflant en avocat alcoolique dans Les Inconnus dans la maison.

Enfin, faons et enfants, deux films pour l’émotion ressentie dans ma petite enfance : Bambi (Walt Disney/David Hand, EU, 42), merveille de savoir-faire et de grâce artisanale (pas de cinéthèque idéale sans film pour enfants) et Jody et le Faon (Clarence Brown, EU, 1946), avec le couple Gregory Peck/Jane Wyman et surtout le tout jeune Claude Jarman Jr qui, malgré son oscar et son talent, ne fera pas la carrière promise. Le premier film se termine bien, pas le second : faon qui rit et faon qui pleure…

Coups de cœur personnels

Le Train de la mort/Terror by night (R.W. Neill, EU, 1946).  Avec Sherlock/Rathbone ! Divin et définitif ! Et Nigel Bruce, d’une truculence ! Mais effrayant ! Choisi de peu devant La Griffe sanglante et l’un ou l’autre opus de la superbe série de films qui ont enchanté mon enfance (le grand film du dimanche à 17h sur la première chaîne française !). Quand la série B peut surpasser la A ?

L’Assassinat du Père Noël (Christian-Jacques, France, 1941). Une enquête policière teintée d’onirisme et de poésie dans un village coupé du monde par la neige. Le film a envoûté ma prime jeunesse. Une adaptation de Pierre Véry, comme Les Disparus de Saint-Agil. Un cinéma français trop oublié, avec des comédiens formidables, très théâtraux : Harry Baur, Raymond Rouleau, Robert Le Vigan.

Rebecca (Hitch, EU, 1940). Gracile Joan Fontaine. Ténébreux Laurence Olivier. Et Miss Danvers dans le gotha des meilleurs méchants. Influence de l’expressionnisme allemand manifeste. Ce contraste entre la lumineuse Côte d’Azur et la sinistre Manderley. Du conte de fées rose au thriller glauque. Et mon acteur fétiche en vilain, George Sanders. Œuvre phare.

Correspondant 17 (Hitchcock, 1940). Un récit d’espionnage des plus gouleyants. Des scènes mythiques : les moulins hollandais, l’attentat sur les marches, le crash final de l’avion. Un mélange de genres très ébouriffant : romance et screwball comedy, aventures, thriller d’espionnage, catastrophe et propagande. Avec la tirade finale antinazie et un appel à sauver la civilisation. George Sanders est délicieux. Laraine Day à tomber et on s’étonne qu’elle n’ait pas fait une plus grande carrière. Le héros est joué par Joël McCrea, immense vedette assez oubliée que je juge assez pâlichon par rapport à des Cary Grant ou James Stewart.

Who knows ?

L’extraordinaire productivité d’Alfred Hitchcock durant la décennie ! Car, à côté des commentés supra Notorious (1946) et Rebecca (1940), il y a encore plusieurs perles : La Corde (1948), son cultissime huis-clos et son (faux…) seul raccord (… car il en masque plusieurs !), ses ambiguïtés sexuelles et… James Steward ;  La Maison du docteur Edwards (1945), l’irruption de la psychanalyse chez Tonton Hitch, Salvador Dali compris, un couple glamour en diable Ingrid Bergman/Gregory Peck ; Lifeboat (1944) et son aventure marine ; L’Ombre d’un doute (1943), tout en perversité ; Soupçons (41), et son couple Grant/Joan Fontaine, où Hitch ne put aller au bout de ses fantasmes meurtriers. Sans oublier des œuvres moins abouties mais intéressantes : Le Procès Paradine (1947), un film de prétoire avec un Charles Laughton des plus pervers ; Les Amants du Capricorne (1949), Ingrid et Cotten dans un film à costumes déconcertant ; Mr et Mrs Smith (1941), une comédie (la seule de sa carrière !) trop gentillette, mièvre ; Saboteur/La Cinquième Colonne (42).

 

Ciné-Phil RW and Friends