Dans son septième opus, l’irrévérencieux Larry Clark nous plonge dans l’univers de kids parisiens, skaters perdus et gosses délaissés arpentant les rues de Paris durant l’été 2013. The Smell of Us, écrit par le jeune auteur nantais Scribe, rencontré par Clark au hasard de ses incursions dans le milieu underground parisien, est un film plus complexe qu’il y‎ paraît.

Si changement topographique il y a (fini le New York ghetto de Kids et la bourgade de Visalia, de Ken Park), l’enfant terrible du cinéma indépendant américain a aussi pu renouveler sa thématique en restant fidèle à son esprit et à sa démarche personnelle. The Smell of Us crie la détresse de ne plus être jeune, d’être finalement devenu « vieux » et, surtout, de s’y être amèrement résigné.

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La critique et la presse (suisse en tout cas) se sont hélas attachées à présenter le film comme un œuvre provoc et gratuite, dépeignant une jeunesse obsédée par les biens matériaux et l’argent, des gosses dangereux qui n’auraient rien à perdre dans la drogue et les soirées.

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En réalité, The Smell of Us est un film qui frappe fort tant dans sa réalisation que dans son esthétique, et qui ne manque ni de poésie moderne ni d’ambition. Le spectateur est plongé en apnée dans le quotidien de Marie, Pacman, Mat, et JP. Un casting au bol, « avec des acteurs sans expérience », audacieusement construit grâce aux réseaux sociaux et aux amitiés. On y voit le groupe d’amis tromper leur ennui, surfant sur le web pour s’offrir en escort, acheter des sweats, traîner les boîtes (la bande originale est riche, par ailleurs, de rock garage trash à de la sombre EDM), s’abrutir devant des jeux vidéo. Ils traînent au Dôme, au Palais de Tokyo, côtoyant tout cet art, ces musées qu’ils ne connaissent pas, perdus dans leurs vies de famille compliquées et dévastatrices.

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Loin du voyeurisme des clients qu’il filme, Larry Clark s’attache à montrer ce qui est. Durant le tournage, il a véritablement vécu avec ces ados, qu’il ne juge pas, mais qu’il cherche à comprendre, comme pour s’approcher de leur aura, et y goûter encore un peu. Photographe de formation, c’est comme une obsession chez lui. Il se plaît à étudier et à exalter la beauté des corps, en contraste avec les désirs bas et pressés des clients. La nouveauté de ce film est la place laissée à la perspective de ses jeunes acteurs. En effet, on les voit sortir leurs smartphones, filmer l’action à l’écran. Le réalisateur a subtilement inséré des plans filmés par les ados, les juxtaposant à sa propre vision. Il y a un véritable désir d’entamer un dialogue, même une sorte d’empathie vis-à-vis du regard des adolescents.

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Visuellement, The Smell of Us est travaillé, plus allusif que jamais. Loin d’être un Peter Pan punk rock, il apparaît comme l’œuvre de maturité d’un cinéaste de soixante-douze ans. À mi-chemin entre allégorie artistique et anthropologie sociale, le film magnifie aussi l’attraction du néant et de la destruction avec une poésie, certes crue, mais indéniable. Ses héros lisent Gérard de Nerval, sont filmés innocents, assoupis, contemplateurs autant qu’impitoyablement enfoncés dans le vice. La scène d’ouverture – Clark en clodo affalé au sol au-dessus duquel sautent des skaters – est déjà chargée de symbolique, et donne le ton du film : il y a toujours une nouvelle jeunesse qui vient d’assaut reprendre ses droits. Rien n’est plus sacré que cette jeunesse, qui est brandie, célébrée à outrance, comme un affront, un défi au vieillissement.

Qu’on aime ou qu’on se plaise à haïr le cinéma de Clark, il serait injuste de taxer sa dernière œuvre de facile ou vulgaire, car c’est tout ce qu’elle n’est pas. Véritable effort de réalisation, mais aussi de remise en question, l’artiste nous plonge dans son introspection, pour un résultat qui vibre de vérité.

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The Smell of Us Réalisé par Larry Clark France/États-Unis, 2015 Avec Lucas Ionesco, Diane Rouxel, Théo Cholbi, Dominique Frot 88 minutes