Crainte, stupeur et tremblement ! Comment évoquer, sans submersion, un prophète et une genèse ? Raconter l’an 0 du septième art sans contourner la polémique qui le plonge dans des braises ardentes ?

Pour comprendre Naissance d’une nation, son importance phénoménale, son statut de film culte, il faut un détour… à rebours.

À lire la majorité des études, le septième art naît en 1895 avec la Sortie des usines Lumière à Lyon des frères… Lumière, même si beaucoup d’entre nous songent à Méliès, un autre Français, et à son Voyage dans la Lune (1902). Le cinéma se développe très rapidement, mais les pionniers restent confinés à des courts métrages, c’est le règne du one reel movie, le film à une bobine (un métrage de trois cents mètres, une durée de projection de dix à quinze minutes).

Un premier palier est franchi avec le Vol du grand rapide (The Great Train Robbery, 1903, Edwin S. Porter, Etats-Unis), un western (le premier !) qui narre une attaque de train et propose des scènes en extérieurs, des mouvements de caméra.

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Griffith se bat aussi pour son indépendance et ses droits, anticipant la démarche du cinéma d’auteur.

« L’homme qui a inventé Hollywood »1

Entre 1908 et 1913, David Wark Griffith (1875-1948), qui a participé au tournage du Vol, réalise des centaines de courts métrages. Il y explore tous les registres, adaptant ou créant, passant du drame à la comédie, du western au thriller, de l’historique à la satire sociale.

Il n’a de cesse de développer sa maîtrise, synthétisant et maximalisant des innovations venues d’un peu partout. La variation des plans, l’utilisation d’un chariot pour plonger la caméra au cœur de l’action et s’éloigner du statisme photographique. Dès son premier film, « le père de la technique cinématographique » impose déjà le temps virtuel, une donnée fondamentale de la grammaire du septième art, grâce à un jeu de scènes alternées avec hiatus : le spectateur doit imaginer qu’une séquence se prolonge quand il passe à la suivante car il ne la retrouvera pas où il l’avait laissée mais un peu plus loin. Un art de l’ellipse qui implique une consommation plus active/cérébrale mais qui permet aussi au réalisateur de maîtriser la durée.

Griffith poursuit ensuite son combat pour le développement du long métrage, finissant par imposer des quatre bobines (4 x 15’= 60’, Judith of Bethulia, 1913). C’est que ce lecteur et cinéphile compulsif s’est fixé un ultime défi : hisser le cinéma au niveau du (meilleur) roman, en faire un art majeur (le septième !). Il va donc s’acharner à transposer sur grand écran l’ubiquité, le souffle, la profondeur de la littérature.

En corollaire, voulant mener des projets de plus en plus risqués, Griffith se bat aussi pour son indépendance et ses droits, anticipant la démarche du cinéma d’auteur. Ainsi s’associera-t-il avec d’autres créatifs pour échapper aux tentacules des financiers (la Triangle, avec le réalisateur Mack Sennett, puis le célébrissime United Artists avec les comédiens Mary Pickford et Douglas Fairbanks, le génie polyvalent Charlie Chaplin).

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Batailles, assassinat de Lincoln, ruine du Sud, naissance du Ku Klux Klan...

Le premier… plus grand film de tous les temps

En 1915, Griffith sort Naissance d’une nation, un long métrage de trois heures sept minutes, qui nous plonge dans l’une des pages historiques phares de son pays, la guerre de Sécession. Tous les records sont pulvérisés. La durée, le nombre de figurants, le coût… et les retours (public et gains).

Le pitch ? Les heurs et malheurs des membres de deux familles américaines très liées (les Cameron du Sud et les Stoneman du Nord) se faufilent à travers une reconstitution des années 1860, nous menant de l’âge d’or qui précède l’éclatement de la guerre civile à celle-ci et jusqu’à ses conséquences les plus dramatiques : batailles, assassinat de Lincoln, ruine du Sud, naissance du Ku Klux Klan, etc.

Le récit, passé une introduction un peu poussive, s’avère riche en péripéties, trames romanesques (amours, amitiés, rivalités, vengeances, sombres desseins…) passionnantes et émouvantes. Et oui, nul doute qu’une mini-série mémorable comme le Nord et le Sud a dû lorgner en direction du film !

Un chef-d’œuvre

Les reconstitutions sont magnifiques. Du jamais vu. On admire de somptueux tableaux2, comme dans un musée, puis, d’un coup, ils s’animent, on passe de la peinture au cinéma. Onirique ! Qui plus est, Griffith excelle tout autant dans l’intime que dans le grandiose, don rare et précieux qui annonce le David Lean des années 1960. On dira d’ailleurs de lui qu’il est « le premier à photographier la pensée », tant ses plans rapprochés, resserrés, semblent aller fouiller l’âme de ses personnages, démasquer leurs sentiments profonds, cachés. À la manière d’un Bergman, déjà ?

Un récit polémique

D. W. Griffith.
D. W. Griffith.

Griffith a grandi au milieu d’une société ruinée par l’abolition de l’esclavage, et il adapte le roman d’un partisan de la suprématie des WASP (White Anglo-Saxon Protestants). Sans sourciller, il nous offre une apologie aujourd’hui sidérante des fameux cagoulards, présentés comme un rempart héroïque contre le désir frénétique de revanche des anciens esclaves. Et ceux-ci, les Noirs, sont pour la plupart dépeints comme des animaux ne songeant qu’à boire, violer (les femmes blanches), etc.

Pourtant, au second degré, on remarquera des valeurs humanistes fortes. Lincoln est présenté en Père de la Nation plus qu’ennemi, noble, compatissant, clément. Il est surtout question de la persécution des vaincus par les vainqueurs, du rôle des affairistes et des opportunistes. Le point d’acmé du film voit une coalition de tous les cœurs généreux et celle-ci rassemble des Noirs comme des Blancs, des hommes du Sud et du Nord. On pourrait ajouter que le film s’avère très moral si l’on se fonde sur son unique cohérence interne sans se soucier de vérités historiques ou sociologiques fort éloignées de la perspective du créateur.

Mais. Il y a un contenu raciste (le mot Aryen est prononcé !) et réactionnaire indiscutable, qui enthousiasme l’Amérique de 1915, popularise et ressuscite le Klan. L’objectivité contraint donc à un grand écart tordu entre le dégoût et l’admiration. Ce qui est très inconfortable.

Griffith répond à Griffith

Est-il mégalomaniaque ou ambitieux ? Désire-t-il de toutes ses forces mériter son surnom de « Shakespeare de l’écran » ? Car, un an après la sortie de Naissance d’une nation, Griffith présente déjà un film qui va… plus loin encore. Tout en apportant un très salutaire contrepoint éthique qui relativisera nos conclusions sur le brûlot et nous permettra d’entrevoir la clé psychologique d’un créateur que nous voudrions aduler. Y arriverons-nous ?

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En savoir plus...

Naissance d’une nation Réalisé par David Wark Griffith Avec Lillian Gish, Mae Marsh, Henry Walthall, Miriam Cooper, Mary Alden États-Unis, 1915 187 minutes

  1. À défaut, il est, du moins, le premier à y avoir tourné, avant l’implantation des studios. 

  2. De fait, les encarts annoncent des fac-similés de tableaux historiques.