Depuis quelques années, Netflix s’est imposé comme une plateforme de visionnage et un producteur incontournable dans le domaine des séries. Imposant ses règles du jeu, l’entreprise base son succès en partie sur des algorithmes de personnalisation qui permettent au site de proposer à chaque utilisateur des contenus adaptés à ses goûts...

Grâce à un colocataire généreux – big up mec, je profite des services de Netflix depuis maintenant un peu plus d’un an. Parmi les catégories qui me sont le plus souvent proposées : TV show starring womenWomen who rule the screen International TV starring women.

À première vue, Netflix produit plutôt des shows sympas : il offre des contenus progressistes, des séries féministes réalisées par des femmes, des séries LGTBQI+, des séries mettant en scène des personnes racisées dans les rôles principaux. On peut citer notamment le sitcom One Day at a Time, qui met en scène une famille d’origine cubaine, la série Pose qui parle de voguing et dont les personnages principaux sont trans et racisés, ou encore la série Dear White People, dont le sujet principal est le racisme dans le contexte nord-américain. De plus, certaines productions sont internationales ce qui nous permet de visionner des films et séries péruviens, espagnols, argentins, suédois et diversifient en apparence nos horizons habituels.

Étant persuadée que production d’oeuvre culturelle est une des technologies qui participe à l’idéologie de genres et de races dans laquelle nous baignons, j’étais assez enthousiaste face à ce déferlement de contenus « alternatifs1 ».

Puis, un jour où j’étais vraiment très très fatiguée, j’ai commencé à regarder Plan cœur, une série française produite par Netflix : je pensais que ce serait mieux que les séries françaises de base. Les trois personnages principaux sont des femmes, dont deux sont racisées, et elles sont liées par une amitié indéfectible ; ça pouvait être chouette.

Ça pouvait être chouette...

J’étais enthousiaste au premier épisode, consternée au deuxième. La réalisation, le scénario, le jeu : attendu, pauvre, sans rebondissements ni recherche. Mais surtout : c’était vraiment plein de clichés sexistes. Des pauvres filles célibataires, des femmes qui se considèrent comme libérées mais qui, essentiellement, ne peuvent pas se passer d’un homme, des femmes qui se prétendent fortes mais qui au fond n’attendent que d’être sauvées. C’était putophobe. C’était classiste – les chauffeurs uber ? Des sous-êtres humains. Les personnes qui ne correspondent pas à la start-up nation de M. Macron ? Des êtres dépourvus de volonté puisque quand on veut, on peut, et que n’importe qui peut avoir une bonne idée.

Si j’avais été fidèle à mes valeurs, j’aurais arrêté à l’épisode deux.

Mais, spoiler alert : j’ai fini la série.

Ça m’a fait réfléchir à mon utilisation de Netflix. Certes, ce n’était pas la première fois que je regardais des contenus qui me scandalisaient au niveau politique, par paresse intellectuelle, par envie de divertissement, ou encore par plaisir masochiste de critiquer tout en regardant. Mais Plan cœur n’est pas seulement offensant : il prétend utiliser les codes progressistes auxquels Netflix fait attention (représentation diversifiée, personnage féminin fort et à la sexualité libérée) tout en les trahissant profondément.

Je me suis alors rendu compte que Netflix m’avait eue jusqu’à la moelle : la plateforme m’avait séduite en me proposant les contenus que je cherchais ; alors certes ça reste du divertissement mais je me disais que ça me polluait moins le cerveau que Candy Crush et même que ça pouvait influencer positivement d’autres personnes.

Sauf que si ces personnes ne cherchent pas des contenus progressistes, la plateforme leur en proposera d’autres, plus proches de leurs valeurs. Ainsi donc, si les productions culturelles sont des technologies de genre, c’est-à-dire si les représentations par lesquelles nous sommes entouré.e.s ont une influence sur la manière dont nous concevons le genre et le monde en général, Netflix est une technologie qui ne fait que renforcer chacun.e dans ses propres positions – comme Facebook et sa bulle d’algorithmes qui nous fait croire que tous les êtres humains pensent comme nous. Plus que ça, Netflix utilise nos propres valeurs et surfe sur la vague des révolutions idéologiques en cours – #metoo et consorts – pour nous accrocher à des modes de consommation prescrits.

En effet, en lisant quelques articles, j’apprends que la plateforme utilise des technologies issues de la captologie : non seulement les algorithmes nous proposent le contenu qui sera le plus à même de nous convenir, à des heures appropriées, mais en plus, Netflix est conçu de manière à prescrire à ses usagers la manière dont ils l’utilisent. On le savait déjà, mais c’est toujours bien de le répéter : les géants du capitalisme sont toujours plus fortiches pour créer la demande. Visiblement, ils y arrivent assez bien en ce qui me concerne puisque je me retrouve à regarder en entier une série que je trouve nulle.

Grâce, entre autres, à des contenus en apparence progressistes, Netflix revêt une image positive. Les séries Netflix sont considérées par le grand public et les médias non seulement comme de qualité mais aussi comme politiquement correcte. Or, si elles sont des œuvres artistiques, elles sont aussi pour certaine commandées par la plateforme dans le but de prescrire des usages de consommation. Ça pose la question de l’indépendance des contenus, même si Netflix jure ne pas influencer les réalisat.eur.rices et scénaristes. Au-delà de ça, il est évident que ces séries n’ont pas intérêt à nous faire vraiment réfléchir et à critiquer le modèle actuel, notamment au niveau de la production du divertissement. Car si les usager.e.s se mettent à vraiment réfléchir, peut-être n’auront-illes plus envie de rester devant leur écran pour binge-watcher un énième contenu.

J’ai donc entrepris d’analyser quelques séries proposées par la plateforme pour réfléchir aux valeurs qu’elles transmettent : au-delà des représentations diversifiées, le fond moral a-t-il vraiment changé par rapport aux séries des années 1990 ou 2000 ?

En savoir plus...

 

Plan cœur

C’est sur Netflix !


  1. Dans son article Technologies of Gender : Theory, Film and Fictions, Teresa de Lauretis parle du genre comme d’un produit de différentes technologies, dont des technologies culturelles, en référence à Foucault et à son concept de technologie du sexe. Elle induit par là que le genre n’est pas une donnée naturelle mais est forgé par un ensemble de technologies qui permettent à l’idéologie dominante de se pérenniser.