Danger Dave, c’est le surnom dont on a coiffé David Martelleur, rider belge déjanté proche de la quarantaine, parce qu’il était le seul à oser s’aventurer dans un « bowl » sous la pluie. Pendant cinq ans, Philippe Petit, qui a déjà pu jouer pour Quentin Dupieux1, a choisi d’accompagner Dave dans ses pérégrinations et ses concours internationaux.

DANGER DAVE Affiche

Ponctué de teufs et de compétitions de skate, ce documentaire gonzo nous offre un ersatz de vie rock’n’roll, loin du romantisme sombre d’un Larry Clark, familier lui aussi de l’univers du skateboard (Kids, Wassup rockers). De nuits passées à l’arrache en camping au squat sur le canapé de potes, la vie survoltée de Dave n’a d’égal que son talent, d’une spontanéité et d’une énergie incroyables. Mais après être parvenu à imposer son style dans le milieu, il a lentement senti son corps lui faire faux bond, et a vu les événements, les concours et les sponsors se raréfier, comme les amis se disséminer.

Tout au long des mois de tournage naît une drôle de complicité entre Philippe Petit et David Martelleur, de maître et d’élève, changeante et surtout réversible. Elle se développe probablement le long du chemin ardu qu’ils arpentent, sorte de road trip halluciné qui parcourt les États-Unis, l’Australie et la Thaïlande, emmené par l’attachante loufoquerie de Martelleur, éternel adolescent insortable.

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Dans un squat-bunker au milieu de la forêt, où se déchaînent David et ses potes dans le chaos d’une soirée, on entend retentir le rock vénère et dépressif du groupe Frustration (pendant noughties des Joy Division). Tout est filmé caméra au poing, la plupart du temps. Plus tard, bercé par une bande-son mélancolique, les loops fluides de David sont quant à eux comme coordonnés aux sons aériens des Français de M83. Visuellement, nous avons affaire à une œuvre touchante à l’esthétique urbaine aplanie et dénudée, privilégiant les plans simples. En laissant parler les situations et les émotions qui semblent jaillir de David, le réalisateur parvient à nous rapprocher de sa folie.

Sous l’œil témoin de la caméra, David est poussé aux extrêmes : s’exprimer lui fait violence. Le film, qui s’ouvre d’ailleurs sur une dispute où la caméra (nous) est prise à partie dans un parking paumé du Nevada, nous présente deux hommes aux prises avec leur art, presque fatigués de se suivre. Une relation particulière qui fait penser sous certains aspects à My Best Friend, Klaus Kinski, pour la laborieuse relation entre acteur et réalisateur (Kinski/Herzog ou Petit/Martelleur). D’autres y verraient probablement un Sal Paradise narrant un Moriarty fucked up sauce 2014.

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Dave n’hésite cependant pas à s’emparer de la caméra plusieurs fois. Comme par un désir de rébellion, il se ressaisit, il veut se « raconter » avec ses propres mots, à ses propres conditions (« Ne filme pas ça, ça ne veut rien dire, je m’en vais… »). C’est sa manière de dire au cinéma et aux sentiments préfabriqués « d’aller se faire voir ». Revenu le lendemain d’une nuit mouvementée à Bangkok où il s’est volatilisé — Petit dort dans le lit d’à côté —, il confesse, amer, qu’il est en mode « destruction » mais que ce n’est cependant pas assez « destructif » au goût du réalisateur. Interrogeant même le projet filmique de celui qu’il appelle affectueusement « petiot », il tente par là d’embrasser sa passion, son métier, de trouver sa nouvelle place. Loser sincère et touchant, il prend la caméra. Ivre mort, il parvient à avouer sa tristesse et sa déception d’être ce qu’il est : un corps qui ne répond plus. « Je n’ai plus rien, je suis au fond du trou. »

La dernière image du film, frappante et presque mystique, montre un Dave à l’allure miteuse, barbe longue, cheveux hirsutes, disparaître dans les bois de l’Utah. Sur son dos, un katana, reçu d’un automobiliste au hasard de son périple. Clodo céleste ou sombre fou, il interroge une dernière fois le caméscope et nous incite à continuer le chemin, et à le suivre.

Danger Dave est un film spirituel et nostalgique qui jette un regard subtilement désabusé sur la destinée d’un sportif destroy, véritable ovni dans un milieu où priment cruellement l’argent, la compétition et la force de la jeunesse.

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Danger Dave Réalisé par Philippe Petit France, 2014 87 minutes

  1. Le réalisateur du saugrenu Rubber, également connu aux platines sous le pseudonyme de Mr Oizo.