Après le triomphe critique et public de Much Loved – interdit en 2015 au Maroc pour immoralité et atteinte à l’image de la femme marocaine –, le réalisateur Nabil Ayouch nous revient avec Razzia, un nouveau film puissant, photogénique et d’une rare intensité, découvert lors du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) à Genève.

Cinq combats qui illustrent le refrain rebelle et enivrant du film : « Partir vers un ailleurs qui nous appelle ou rester et se battre. »

Né à Paris d’un père musulman marocain et d’une mère juive tunisienne, Ayouch tient à confronter son pays à ses démons, à dénoncer l’intolérance croissante qui y règne, et surtout, à nous projeter dans le quotidien de ses habitants en lutte, comme pour nous montrer leurs espoirs et rêves, et finalement, nos ressemblances aussi.

Le scénario, coécrit avec l’actrice principale du film (l’incandescente Maryam Touzani), est comme le visage de Casablanca, ville vibrante et plurielle. Il y a, entre autres, la belle Salima, condamnée à une vie oisive et manipulée par son mari. Hakim, lui, vit dans un quartier plus pauvre et conservateur mais rêve d’être une rock star. Le mépris de son père lui pèse. Inès, jeune adolescente, est autant murée dans le silence et l’ennui que dans sa résidence de luxe sécurisée. Le restaurateur séfarade1 Joe (touchant Arieh Worthaler), fêtard mais philosophe, soigne seul son père âgé, un des derniers juifs de Casa’, et voudrait fonder une famille envers et contre tout, surtout contre les religions.

Une trame scénaristique qui aurait été plutôt habituelle et manifeste si Ayouch n’avait pas eu la géniale inspiration poétique de connecter ces destins autrement que par la ville et quelques « figures-types ».

En effet, le film débute trente ans plus tôt, par un cours d’astronomie donné en berbère dans les montagnes de l’Atlas. Nous rencontrons Abdallah, instituteur dévoué à ses élèves, passionné de sciences mais aussi de poésie, qui sera bientôt réduit au silence puis déplacé suite à son refus de se conformer à la réforme de l’enseignement en arabe, car selon lui « qu’importe la langue si vous leur ôtez la voix, qu’importe la foi si vous leur ôtez leurs rêves ». C’est de ce récit déchirant, d’une source étouffée au cœur même de l’Atlas millénaire, que coulent ces vies qui finiront par confluer vers l’océan.

La photographie et les jeux de lumière diffusent la chaleur, la colère, le bouillonnement de ces existences singulières. D’ingénieux clins d’œil et autres pointes humoristiques ponctuent l’œuvre, comme pour sauver le spectateur d’une réalité écrasante ; notamment à travers un restaurateur bègue, fou du film Casablanca de Michael Curtiz, et qui en cherche les lieux de tournage dans la ville (alors qu’aucune scène n’y a vraiment été tournée). Là encore, une subtile allusion à la nature des rêves et au choc entre l’Occident et l’Orient.

La conclusion du film est extrêmement romantique (longs plans, ralentis, superpositions d’actions) et certains la trouveront didactique et/ou trop pittoresque ; mais elle n’enlève rien à l’intention artistique de l’œuvre et à son message puissant et fédérateur.

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Razzia

Réalisé par Nabil Ayouch
Avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter, Abdelilah Rachid
Maroc / France / Belgique, 2018
119 minutes


  1. Les séfarades (parfois orthographié sépharades) désignent les communautés juives de la péninsule ibérique ou issues de la péninsule ibérique, où elles ont développé, avant leur expulsion de la péninsule en 1492, une langue, le judéo-espagnol, une liturgie spécifique, et une production culturelle spécifique dans les domaines de la philosophie, de la poésie et de la science (source : Wikipedia).