Auteur de Monsieur Etrimo et de Manneken Swing, David Deroy revient avec Rebelle de la science, produit par Image Création.com, dont il est cette-fois également le réalisateur. Nous avons parlé avec lui de Bernard Heuvelmans, un scientifique et jazzman pas comme les autres qui croyait au Yéti et inspira Hergé. C'est du bon, c'est du belge !

Rebelle de la science vient de sortir : il s’agit de ton troisième film produit par Image Création.com. Quel est ton parcours en tant que cinéaste ?

C’était un vieux rêve depuis mes vingt ans. Écrire, toujours écrire ! Je me suis fait beaucoup d’illusions en sortant de l’université, mais ce n’était pas aussi simple que je le pensais. J’ai donc fait des petits boulots avant d’écrire, mais mon envie a toujours été de faire de la fiction. De fil en aiguille, je me suis lancé dans le documentaire, pour avoir un pied de dedans, comme on dit. J’ai commencé par écrire Monsieur Etrimo, qui était le roi de la brique et du béton dans les années 1960. Ensuite j’ai écrit Manneken Swing, qui m’a amené vers Bernard Heuvelmans, puisqu’il faisait aussi du jazz.

Pourquoi avoir choisi Bernard Heuvelmans pour ce premier film en tant que réalisateur ? Pourquoi le titre Rebelle de la Science ?

Pour ce film, j’ai tout fait tout seul. Comme j’ai toujours eu l’ambition de faire de la fiction, le choix de Bernard Heuvelmans s’imposait de lui-même. Dans son histoire, il y avait tous les ingrédients de ce qu’on appelle le « rise and fall story » à la Citizen Kane : la période de gloire, le climax et ensuite la chute. Il y avait aussi un enjeu philosophique et poétique, avec l’idée de l’homme pongoïde qui représentait certaines choses. Donc il y avait une histoire, mais surtout beaucoup d’archives. Il n’y avait plus qu’à l’écrire et à le réaliser. C’est le point commun avec mes films précédents : on part de l’archive, c’est le matériau de base. On fait un va-et-vient entre les archives et les témoignages. En ce qui concerne le titre, c’est à la base un choix de Jean-Jacques Barloy et de Alika Lindbergh, au moment de la rédaction de la biographie de Bernard Heuvelmans, qui a paru aux éditions L’Œil du sphinx. Tout le travail biographique avait déjà été fait en amont. Sans devoir m’inspirer du livre, je ne voyais pas d’autre titre. Un rebelle de la science, cela illustre très bien le sujet.

Utiliser les archives, c’est ta façon de travailler ?

Pas forcément. C’est un peu par opportunité. J’ai eu l’occasion de tomber sur des fameux filons. Pour Monsieur Etrimo, on avait les archives de la RTBF, mais aussi les archives personnelles de sa petite-fille. Quant à Bernard Heuvelmans, il y avait bien sûr les archives de la télévision française et celles qui sont à Lausanne. Donc il y avait beaucoup de matériaux. Il fallait simplement sculpter dedans.

Dans ton film, il y a beaucoup de personnages intéressants. Comment es-tu arrivé à les rencontrer ?

Il y a beaucoup de recherche et surtout il faut trouver les bons clients. Tu peux avoir un personnage qui n’a rien à dire ou d’autres qui sont très volubiles. Dans Rebelle de la science, il y a deux personnages principaux : Alika Lindbergh et Henri Vernes. C’était un plaisir d’interviewer Henri Vernes parce qu’il a un côté malicieux. Il donne ce qu’on attend de lui. En nous voyant arriver, il a compris tout de suite notre enjeu. C’était chouette.

On voit qu’il y avait une véritable union entre Alika Lindbergh et Bernard Heuvelmans. Peux-tu nous en dire plus ?

C’était un tandem créatif. Chacun est intervenu dans l’univers de l’autre. Alika qualifiait Bernard de pygmalion. Bernard l’a toujours encouragée dans sa peinture et dans ses romans. Alika a fait toutes les représentations d’animaux pour Bernard. Ils sont fusionnels et ils ont travaillé ensemble toute leur vie. Alika en parle avec beaucoup de respect et d’émotion encore aujourd’hui.

Bernard Heuvelmans peint par Alika Lindbergh

 

Bernard Heuvelmans n’a pas seulement fréquenté des artistes mais aussi des écrivains et des scientifiques. Il avait un univers foisonnant.

C’était avant tout un artiste. Quand il part à Paris après la guerre, c’est pour écrire. Il a écrit pour des journaux, des romans érotiques avec Alika (aux éditions Fleuve noir) et des romans policiers. C’était vraiment une bête de travail. Il a aussi traduit l’Encyclopédie des animaux de Burton. En parallèle, il développe sa science : la cryptozoologie.

En tant que père fondateur de la cryptozoologie, on voit dans ton film que Bernard a eu des difficultés à se faire un nom.

Dès le départ, Bernard est pris au sérieux par le monde scientifique, même s’il souffrait d’un manque de reconnaissance par ses pairs. Son but était de prouver que la cryptozoologie n’était pas une para-science. Dans les années 1950, il a aussi travaillé pour Planète, qui était une revue de science très controversée dirigée à l’époque par Jacques Bergier et Louis Pauwels. Mais Bernard gardait un esprit critique. D’après Henri Vernes, Bernard était du signe de la balance : il reste l’homme de science mais il ne peut pas s’empêcher d’aller plus loin. Il est précis mais il peut être aussi imprécis.

Comme le dit Henri Vernes, il y a cette ambivalence chez Bernard. Dans ton film, tu racontes la vie et le parcours de Bernard Heuvelmans avec précision, mais il y a tout de même un mystère autour de cet homme.

Ma méthode de travail est de garder une distance. Quand on écrit, il faut avoir un regard de réalisateur. Mon point de vue se situe au-dessus, je ne prends pas parti. Je ne sais pas s’il reste un mystère car lorsqu’on a investi le sujet, on voit qui il était : un homme intègre. J’ai voulu le déshabiller pour le faire sortir du mystère. Le sujet était de sonder une certaine poésie derrière Bernard, mais aussi derrière l’homme pongoïde qui est un des personnages du film.

L’ombre de l’homme pongoïde plane sur tout ton film. Il y a donc un vrai doute sur son existence. Peux-tu nous en parler ?

Le pongoïde est un roman policier. Dans son livre L'homme de Néanderthal est toujours vivant, Heuvelmans essaie de percer les origines de cet homme « pongoïde », et va élaborer une théorie sur sa disparition. C’est un délire, mais un délire plausible. Son argument pour justifier l’existence du pongoïde est l’argument négatif : ce n’est pas parce qu’il y a un mannequin en caoutchouc du pongoïde qu’il n’existe pas. C’est sa façon de voir les choses. Tout le ramène à cette espèce car il cherche une parenté avec lui. Le naturisme, la zoologie, le paradis perdu, la fraternité avec les animaux sont des moteurs pour le conduire vers son « cousin ». Dans le fond, c’est un humaniste.

Quel est le point commun entre Rebelle de la science et tes autres films ?

Je parle de gens qui ont connu une grande popularité à un moment de leur vie, puis il y a une cassure et ensuite la chute. Pour Stan Brenders (Manneken Swing), ce fut une descente aux enfers car il a été jeté de la radio et accusé de collaboration. Etrimo (Monsieur Etrimo) a été placé sous contrôle judiciaire. Quant à Bernard Heuvelmans, sa mort arrive lorsqu’il tombe sur le pongoïde. Tous trois ont été oubliés. Ils se sont retrouvés dans la poubelle de l’histoire. Mais moi, j’aime bien faire les poubelles. C’est du recyclage !

Un dernier mot sur Bernard Heuvelmans. D’après toi, est-ce un véritable scientifique ou plutôt un auteur de science-fiction ?

Bernard vient de l’ULB. Il a écrit une thèse exemplaire en zoologie : la Dentition de l’oryctérope. Donc il s’est très tôt intéressé à des cas insolites. Mais il a voulu aller plus loin, au-delà des frontières de la science. C’est dangereux d’aller plus loin dans le milieu scientifique. En sciences, il ne faut pas simplement croire, mais aussi prouver.

Un projet de film en vue ?

J’ai des projets de films. Mais c’est très compliqué en termes de financement. Si on veut bien de moi, j’ai des choses à proposer. Mais cette fois, je prendrai un personnage plus actuel. Je crois qu’il ne faut pas aller trop loin pour filmer. À Bruxelles, il y a aussi des choses intéressantes.

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Rebelle de la science

Écrit et réalisé par David Deroy
Belgique, 2017
61 minutes