Père des créatures effrayantes d’Alien (R. Scott, 1978) issues d’un univers étrangement fascinant, le Suisse Allemand Hansruedi « HR » Giger a laissé derrière lui un considérable héritage artistique. Réalisé peu avant sa mort, survenue en mai 2014, le documentaire Dark Star : HR Gigers Welt de Bellinda Sallin rend hommage à celui que ses admirateurs surnommaient « le Maître », et à sa carrière à cheval entre art institutionnalisé et culte populaire.

©1998 Dana Frank / NYC
©1998 Dana Frank / NYC

Une maison de la banlieue zurichoise, endormie dans un calme campagnard sous une épaisse chape de brouillard. On y pénètre comme dans un labyrinthe pour y découvrir livres, crânes et moulages, et même un mini-train fantôme, conçus par Hansruedi Giger. Sorte de « maison grenier » où persiste la mémoire de ce rêveur solitaire, homme tourmenté à l’imaginaire unique. C’est d’ailleurs, apprendra-t-on, dans le cadre d’une thérapie par l’art qu’il a peint ses premières œuvres.

Depuis ses débuts dans une galerie underground à Zurich au commencement des années 1970, Hansruedi, après des études de design industriel, s’est démarqué, en déjouant par son art fluide et individuel le besoin de se cantonner à une niche artistique précise ou de s’adresser à un public spécifique.

Refusant tout sectarisme, il a collaboré pêle-mêle avec des artistes pop, comme Debbie Harry, Kate Bush ou encore le chaman surréaliste Jodorowsky, en créant pour eux des installations, des sculptures ou des illustrations. Son assistant artistique, jusqu’à l’heure de sa mort, est le membre fondateur de Celtic Frost, le premier groupe de métal extrême suisse. Giger, profondément moderne, attaché à une audience bercée autant par le cinéma que par la subculture cyberpunk, gothique ou métal, a aussi participé à la création de jeux vidéos (Dark Seed et sa suite), et a ouvert deux bars entièrement inspirés par sa cosmogonie, notamment à Gruyères (France) où il a aussi un musée.

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« Le Maître », chantre des ténèbres, passeur de visions cauchemardesques, ose s’immerger entièrement dans l’inquiétant. Son ami et manager, Leslie Barany, dira même qu’il semble n’être, lorsqu’il peint, que le véhicule physique d’une « énergie transcendantale, d’un monde parallèle ». De fait, à voir HR exécuter d’une main assurée ses fresques à l’aérographe (la plupart sans croquis de préparation), on serait tout prêt d’y croire. L’art de Giger, décrit comme profondément psychologique, « bioméchanoïde » par ses proches (ses collaborateurs et ses compagnes successives apparaissent dans le film) continue de fasciner plusieurs générations, par son érotisme singulier, mais aussi sa dimension mystique (récurrence de la mort et cycles de la vie).

Femmes diaboliques aux airs de pharaonne, crânes et ossatures saillantes, nouveau-nés joufflus et torturés (frôlant l’autoportrait) imbriqués dans des circuits mécaniques futuristes, comme prisonniers d’un décor industriel rigide, froid et distant : autant de symboles traduisant l’angoisse d’une vie moderne nourrie de peur, de questionnements vis-à-vis de l’au-delà. Finalement, c’est un vieil homme à la démarche alourdie par son poids, qui hausse ses gros sourcils avant de nous confier sereinement, avec un sourire biscornu qu’il « ne craint pas la mort » car « ce serait tellement ennuyeux de tout refaire encore une fois ».

Giger est semblable au calme alpin de Coire, son village natal : inquiétant, engendreur de monstres, scintillant de noirceur. Traversé d’une énergie à la fois vitale et mortifère, fascinante et dérangeante, il semble se plaire à explorer les ténèbres comme pour mieux aller à la rencontre de la lumière.

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Dark Star : HR Gigers Welt Réalisé par Belinda Sallin Suisse, 2014 95 minutes