Un feuilleton analytique en 9 épisodes sur la série TV mythique Twin Peaks, centré sur la sortie de la très controversée saison III quasi trois décennies après le big-bang initial… et conçu sous forme d’échanges entre le poète/performer Vincent Tholomé et le romancier Philippe Remy-Wilkin.

Épisode 3.

Vincent : J'aimerais que tu me dises comment tu fais le lien entre Trump, notre monde d'aujourd'hui, et Twin Peaks. Dans notre épisode 2, tu mets en avant ces liens mais je ne vois pas trop, a priori, comment tu les tisses.

Phil : Un rappel, alors, pour commencer. Je disais exactement ceci : « (…) je vois la mise en confusion et la dilution, une pratique qui me terrifie comme me terrifient la sensation, l’émotion pures hors d’un socle organisé par la raison, l’esprit. J’entrevois même un lien avec les dérives médiatiques (réseaux sociaux, net, etc.) ou politiques actuelles (Trump, etc.), le complotisme… »

Osé ? Oui. Balancé à la légère ? Ah, ça mérite d’être vérifié. Oui. Et je te remercie, cher Vincent, de me poser cette question. Même si elle devait m’embarrasser (on verra, on verra). On effleure à cet instant ce qui pourrait être un point d’acmé de nos échanges. Car on bascule dans la mise en abyme. De la philosophie de la plateforme culturelle Karoo qui nous emploie tous deux : développer l’esprit critique.

Nous offrions dans les deux premiers épisodes des visions contrastées sur un même objet d’analyse, c’était un pas conséquent dans cette direction philosophique, mais là… il y a ce réflexe sain de pouvoir parfois s’arrêter et d’interroger les bases d’une discussion. Je me souviens de ce professeur de linguistique, à l’université, qui nous assénait un cours entier voire plusieurs à partir d’un axiome sur lequel il ne s’était guère appesanti et qui me semblait reposer sur du sable. Pourrais-je l’imiter, même très légèrement (je parle d’entrevoir, donc je n’assène pas mais suggère), brièvement au hasard d’une formulation ? Une chose me frappe immédiatement, je l’avoue. Ce paradoxe : je condamne l’usage abusif de la sensation et en appelle à la raison mais, l’instant d’après, je laisse filtrer une comparaison intuitive, qui a (a priori) des allures de sensation.

Attention : photomontage...

Donc ?

Deux questions se posent dans mon introversion suggérée :

UNE. Y a-t-il des effets pervers induits par la manière de filmer/narrer de Lynch/Frost ?

DEUX. Ces effets, s’ils existent, recoupent-ils ceux des tribuns populistes ?

Et même une troisième, en surplomb : ce que j’entrevois relève de la sensation ou de la fulgurance ?

Argumentation.

Twin Peaks III, à force d’insérer des scènes d’une gratuité absolue, érode la capacité à saisir celles qui pourraient faire sens, l’attention est diluée, soit qu’on sommeille, soit qu’on soit au contraire trop réceptif à des scènes surchargées (en signes abscons, effets divers : violence, esthétisme…). On pourrait comparer à des excès de substances illicites, qui atrophient les sens ou les suractivent, deux phénomènes contraires qui aboutissent à un même effet : le manque de lucidité. J’ajouterai que les procédés, la manière de ce TP III causeraient infiniment moins de dégâts voire seraient plus à même de remplir ton cahier de charges, Vincent, si on parlait d’un film d’une heure trente ou deux heures et non d’une litanie s’étalant sur quinze ou vingt heures. Ne pourront demeurer en éveil, en interrogation qu’une poignée de spectateurs, des supermen. Or j’ai cette faiblesse de croire que l’Art se doit de ne pas se donner au premier contact, soit, mais se doit tout autant de tendre une main vers le spectateur/lecteur/auditeur qu’il va mener plus loin. Pour moi, Lynch/Frost ont lâché la main du spectateur.

Vincent : Sur cette vision des spectateurs/spectatrices en supermen/women, je reviendrai plus tard, Philippe, dans un autre épisode : penser à cette vision, à cette façon de concevoir les spectateurs/spectatrices de TP III, est ce qui, personnellement, m'a permis d'« entrer » dans la série, c’est-à-dire de me fabriquer une image globale de l'affaire. Bref : n'en dis pas plus pour l'instant. Suspense à suivre pour les épisodes 4 et 5 de nos échanges !

Phil : On parlait de dilution mais il y a la confusion et le complotisme.

Le mieux est l’ennemi du bien. Douter1 est une nécessité philosophique (qui renvoie aux notions d’esprit critique, de liberté d’expression, tout ça) mais il y un excès de remise en question qui déstructure la possibilité d’un discours, d’une communication, d’une information. Il est impossible d’avancer sans béquilles même s’il faut les laisser tomber à un moment donné. Un exemple simple. Pour construire une pratique de la langue, on enseigne aux enfants « les si ne mangent jamais de rais », ce qui est censé éradiquer ou amenuiser les atroces « si j’aurais parlé » ; pourtant, dans un deuxième temps, il faudra assimiler qu’il existe un discours indirect dans le passé où les si mangent une quantité astronomique de rais (« je lui demandais s’il passerait à midi ou au soir »).

TP III présente inlassablement une foultitude de dangers, horreurs, violences et en induit, à travers notre regard, celui d’une majorité de spectateurs, une suspicion immense pour tout nouvel arrivant, soit l’étranger, l’étrange, le différent. La vision, le monde offert déstabilisent, effraient, poussent à un recroquevillement sur soi. Je ne puis m’empêcher, à cet instant, de songer à la cohorte des migrants qui ont traversé le Mexique et que Trump annonce constituée de trafiquants, de violeurs, etc. Et qu’une majorité de citoyens américains, convaincus, espèrent voir refouler par tous les moyens. TP III ramène, somme toute, à des sensations d’angoisse ayant déferlé il y a plus de 50 ans, en rapport avec la Guerre froide : la série Les Envahisseurs, les films L’Invasion des profanateurs ou La Chose d’un autre monde, Le Village des Damnés, etc. Autant de métaphores sur la peur de l’autre (le communiste, alors), qui s’infiltre, contamine.

Plus évident encore. Depuis la saison II mais à fond dans cette salve III, il y a une déclinaison d’un fantasme américain : Roswell (cf dossier OVNI). Cette idée que les autorités complotent dans notre dos, qu’il existe de grands secrets, une « autre vérité ». Ça a commencé avec les recherches ou connaissances du major Briggs, en II, les allusions à l’enquête de Windom Earle (disparu en cours de route, celui-là !), Cooper et cet autre encore (joué par Bowie dans le film et… quasi disparu, à peine entrecroisé ici dans des scènes sans queue ni tête) des années avant le début du récit, mais la saison III place la problématique à l’avant-plan : le FBI investigue depuis des décennies, l’armée, diverses cellules. Il y a un monde parallèle, on nous le cache, notre univers en est réduit à un trompe-l’œil. En découle une suspicion renforcée à l’égard des autorités, une suspicion massive, qui utilise le même mécanisme amalgamiste et globalisant que la dérive raciste : j’ai été attaqué par un délinquant malien, je considère que tous les Africains sont des criminels ; mon patron m’a renvoyé, je considère que les riches exploitent les pauvres, etc. Or à quoi mène une perte absolue de confiance dans les élites intellectuelles, les autorités publiques ? Aux dérives populistes et aux fascismes de droite ou de gauche, aux révolutions qui sont le contraire de la véritable évolution, aux figures providentielles auprès desquelles on se déleste de toute responsabilité.

Je ne vais pas remplir davantage de lignes, de pages.

Je n’ai d’ailleurs élevé qu’une gêne, pas une condamnation vu que la création possède certaines libertés.

J’en reviens aux questions de départ.

Le propre des tyrans populistes ou, déjà, des gouvernants démagogues/égoïstes/opportunistes/carriéristes est de détourner de leur gestion en sortant des ennemis extérieurs de leur manche, des bouc-émissaires : le Juif, l’Arabe, le Wallon ou le Flamand, le Mexicain, l’Italien du Sud, etc. En balayant les résultats scientifiques (cf le réchauffement climatique), les démonstrations ou les preuves apportées par des journalistes d’investigation. En cachant de vrais complots (pour l’accaparement des matières premières, la vente d’armes ou d’avions militaires, la mise en place d’oligarchies soudoyées par les multinationales, etc.) par de faux complots, de fausses ou bien dérisoires menaces. Trump, Erdogan, Poutine, Le Pen, le Vlaams Belang, etc.  y excellent hélas.

Or TP III… Une mise en abyme ? Les frères mafieux qui apparaissent très brièvement pour ce qu’ils sont : des monstres hyper-violents, des assassins du pire acabit, bref une véritable manifestation du Mal, sont rapidement reconvertis en amis du héros au grand cœur face à une menace toute autre, une manifestation d’un autre type de Mal… Humour noir ? Certes. Mais qui rappelle comment, dans la réalité, la mafia a pu réussir à élargir son empreinte et son influence, l’armée US s’alliant à elle en temps de guerre.

Bref, bref, bref, je disais simplement « entrevoir » et mon propos n’était en rien léger, n’était pas une sensation mais une perception issue d’une synthèse très très longue en amont. Qu’on peut évidemment ne pas partager, relativiser ou nuancer.  

Vincent : Merci pour ces précisions, Philippe. Clair que les séries américaines de toutes les époques, que les films de genre ( SF, fantastique, polar, etc. ) de même que les superhéros des comics ont été – et sont sans doute encore – de puissants révélateurs de l'esprit ricain, de ce qui se trame dans cet esprit ricain à telle époque ou à telle autre, comme si tout cela, toutes ces productions, était à la fois un miroir et une caisse de résonance. Maintenant, comme pour toute autre série, film, etc., va-t’en savoir si les créateurs de TP III usent consciemment ou non du fond quelque peu effrayant où semble macérer de nos jours l'esprit ricain. Et puis : va-t’en savoir, surtout, si ces créateurs adhèrent ou non à ce fond glauque ou si, à leur façon, ils le dénoncent – ou cherchent, cahin-caha, à le dénoncer.

 

Phil RW et Vincent Tholomé

En savoir plus...

Twin Peaks: The Return

Réalisé par David Lynch

Scénario de Mark Frost et David Lynch

Avec Kyle MacLachlan, Sheryl Lee, Laura Dern, Naomi Watts

Showtime, diffusion originale du 21 mai 2017 au 3 septembre 2017
États-Unis
18 épisodes


  1. S’en prendre au doute, c’est s’en prendre à la démocratie et à l’émancipation qui rend pleinement adulte, citoyen. J’ai donc découvert effaré ce que dénonçait le grand traducteur (encensé par Indications, l’ancêtre de Karoo, jadis, avec un numéro spécial à la clé) et écrivain André Markowicz à propos du célèbre dissident Soljenitsyne, vu en Occident en héros/héraut de la démocratie : « (...) Soljenitsyne ne cesse de dénoncer les « pluralistes ».

    Propos gratuits ? Non. Markowicz, à l’appui, cite le Russe  (dans le premier volume de son essai Deux cents ans ensemble paru chez Fayard en 2002) : « Qui sont ces pluralistes ? Ceux qui doutent, qui demandent « que faire ? » et se méfient de ceux qui possèdent des réponses. Car « ce qu’il faut faire, le Christ nous l’a appris… Cet anarchisme intellectuel débridé bride toute pensée claire, réprime toute proposition, toute décision. Il ne propose que de se laisser porter par le courant comme un stupide (mais pluraliste) troupeau ».

    Brrr! On comprend que Poutine ait apprécié (Solje, pas Marko).