Sauve-toi !, le troisième roman
de Kelly Braffet, nous plonge au débotté dans le quotidien d’une bande de jeunes Américains complètement paumés.
Mais le point d’acmé est proche.

Je l’ai déjà dit et redit, je le redis, je le redirai. Il y a un pan de la littérature américaine qui descend de Mark Twain plus que de Melville ou Hawthorne, tout en s’accommodant de leurs effluves métaphysiques (le rapport à la culpabilité, etc.). Et ce pan-là, fort conséquent, a cette capacité vertigineuse à nous immerger dans la matière humaine avec naturel. Nul besoin de longues descriptions, de doctes digressions, de vocabulaire précieux, de volutes stylistiques. Non, la grâce, la dynamique littéraire qui boostent l’intrigue, l’esquisse des personnages, surgissent tout autrement. Et fort étrangement, somme toute. Par un tour de passe-passe qui nous donne à croire que nous écoutons et palpons la vraie vie quand tout, évidemment, procède d’un remarquable travail d’écriture. Un naturel construit, donc.

Je parle de ces textes magnifiques. Les Bone de Russel Banks, Ask the dust de John Fante et autres Karoo (bien sûr !) de Steve Tesich.

Pas facile, pour un écrivain, de rivaliser avec ça :

Elle leva les yeux, le regarda bien en face, et il vit un passage, et ce passage, c’était elle, c’était eux. L’après-midi s’ouvrit comme le portail d’une église, laissant entrer une lumière éthérée où tout semblait possible, même elle.

Sauve-toi ! Un titre en contre-mise en abyme ? Car, une fois les premières lignes entamées, il n’est plus question de se sauver, de fuir, on sait qu’on ira au bout du bouquin. Et, cinq pages plus loin, on en sait davantage encore. On y est. Dans cette prose couillue qui délave la plupart de nos productions francophones, trop propres, trop sophistiquées, trop pesantes ou trop légères.

Sauve-toi ! On a tout de même envie de le crier aux personnages. Comme on a envie de le conseiller aux personnages de la série télé Shameless, à laquelle on songera immanquablement. Car il y a intersection thématique. Des jeunes abandonnés par des parents défaillants (d’une mère décédée à un père alcoolique mué en chauffard meurtrier, en passant par des anciens rockers reconvertis en apôtres de la Bonne Parole divine et donneurs de leçons ineptes). Sauf que Shameless est une comédie aux accents dramatiques quand la gravité et le désespoir, ici, innervent la plus grande partie du récit. Dont les fils narratifs, les relations entre les personnages semblent nous diriger vers une explosion inévitable, la tragédie.

Le pitch ?
Deux garçons, qui vivaient seuls avec leur père à la dérive, le voient rentrer un soir tétanisé par l’horreur. Sous l’emprise de l’alcool, il a perdu le contrôle de son véhicule et écrasé un enfant. Que faire ? L’adulte est prostré. Le plus jeune frère, Patrick, après dix-neuf heures d’attente, décide d’appeler la police.

Banal, hélas ?
Hum… On n’est pas en Europe mais dans l’Amérique profonde, un monde qui rappelle celui d’hier. Qui n’est jamais si loin qu’on le pense, l’espère. Salem, les bûchers, les pogroms, ça fait partie de la nature humaine, dans ce qu’elle a de plus odieux, soit, mais de mieux réparti.
Bref, tout le monde envisage les fils comme des parias, des gibiers de potence. Les parents de la victime mûrissent même un projet juridique, pour leur arracher la maison dans laquelle ils vivent tant bien que mal.

Kelly Braffet
Kelly Braffet

Mais. Ce récit-là, on l’encaisse en flash-back car le roman débute un peu plus tard. Avec une existence en mode survie. De petits boulots. Le désordre et la crasse. La submersion et l’impuissance. Comme si le temps s’était arrêté à l’arrestation du père ou plus tôt encore, à la mort de la mère.

Il y a bien Caro, la copine de Mike, l’aîné, qui a fui ses propres démons et emménagé auprès d’eux, emmitouflée dans ses secrets, qui voudrait les tourner vers l’avenir.

Il y a aussi Layla, une ado de dix-sept ans qui tente de tournebouler les sens de Patrick. Qui s’intéresse à lui et désire marier leurs marginalités.

Une Layla qui relie les deux fils du roman, car il y en a un second, qui tourne autour des mésaventures des sœurs Elshere, martyrisées au collège du fait de parents trop bruyants, c’est-à-dire trop engagés, qui ont provoqué le renvoi d’une professeur de biologie adorée de tous pour entorse à la religion.

Deux fratries mises au ban, empêtrées dans les rets des racines familiales, les conséquences du cliché et de l’amalgame. Deux fratries. Issues de milieux sociaux aux antipodes. Quatre êtres. Ou cinq, avec Caro. Qui tentent de réagir. Ou pas. Selon les cas. Layla en intégrant le groupe des gothiques du coin, style rebel without a cause à la James Dean. En cherchant à provoquer à tout-va. Verna en remettant en question son image de petite fille modèle idolâtrée par ses parents. Etc.

Toutes ces trajectoires convergent.

Au milieu de groupuscules hostiles (des familles, des voisins, des condisciples), de pulsions contradictoires, d’envies de réalisation ou de fuite. Mais les chaînes du passé pendent au cou des protagonistes, l’aveuglement de la colère, des colères. Qui précipitent au creux abyssal des dérives sectaires, de l’aliénation.

Que va-t-il advenir de ces destins martelés par l’iniquité et qui nous émeuvent si vivement parce qu’ils véhiculent des sentiments et des situations que nous avons vécus, peu ou prou, au cours de nos vies ?

La quête d’une identité. La résistance mais son dépassement aussi ou son palier supérieur : chercher ce qui est bon pour nous sans agir strictement dans la réaction et la contradiction, qui ne doivent être que des rampes de lancement vers le Devenir :

Caro regardait parfois à la télévision des sitcoms dont toute l’intrigue de vingt-trois minutes démarrait sur un malentendu, simple mais potentiellement loufoque. Ça la rendait folle. Elle aurait voulu empoigner les personnages au collet, les secouer, leur crier d’arrêter de s’agiter ne serait-ce que dix secondes et de s’expliquer, et tout s’arrangerait.

La quête du bonheur. La quête de la vie. La vie la plus simple. L’amour. Le sexe. Avoir un chez soi, des enfants. Une soirée tranquille, une odeur de propreté tout autour, des placards rangés ou un frigo rempli. Quelqu’un qui vous attend, qui vous écoute. Ou, déjà un peu plus loin, la quête de soi, de la vérité, de la justice.

Un livre à savourer. Puissant et bouleversant. Animé. D’un lyrisme décoiffant. Magnifiquement traduit par Sophie Bastide-Foltz.

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Sauve-toi !

Écrit par Kelly Braffet
Traduit de l’anglais (E.U.) par Sophie Bastide-Foltz
Roman
Rouergue/Noir, 2015, 325 pages