La grande Voie est sans porte,

Mille chemins de traverse y mènent

Une fois franchie cette passe,

Seul, tu te promènes dans l’univers.

De temps en temps, pour se faire plaisir mais aussi pour jouir d’un nécessaire inconfort, il convient de s’offrir une petite tranche de zen.

Le prétexte ici en sera le passionnant volume sorti chez Points en 2014 et intitulé la Passe sans porte. Cette compilation réalisée par un moine chinois du XIIIe siècle nous propose quarante-huit koans, autrement dit quarante-huit énigmes visant à déstabiliser le disciple et à l’éveiller.

Après une belle introduction sur l’histoire du Chan (Zen chinois) et ses fondamentaux, nous nous retrouvons face à l’œuvre.

La présentation des énigmes est immuable.

D’abord l’énigme elle-même (ou « cas public »). Il s’agit tantôt de simples questions (ou affirmations), tantôt d’un court jeu de questions/réponses entre disciple et maître, ou d’une discussion entre moines. L’ensemble peut tenir en quelques lignes ou proposer une mise en situation plus longue, une véritable histoire, un dialogue plus développé mais n’excédant jamais la page.

Voici, en guise d’illustration, le 29e cas. Le sixième patriarche vit un jour des moines débattre à propos de la bannière du temple flottant au vent. L’un dit : « C’est le drapeau qui bouge », l’autre : « C’est le vent qui bouge ». Ils argumentaient et débattaient, sans arriver à être en accord avec le Principe. Le patriarche leur dit : « Amis bienveillants, ce n’est ni le vent ni le drapeau qui bouge, mais l’esprit. » Les deux moines furent admiratifs.

Mais la beauté poétique du propos laisse parfois — et pour tout dire assez régulièrement — place à la ruse, à la provocation ou à la brutalité. Gardez-vous de vous laisser égarer par les gens. Tout ce que vous rencontrez, au-dehors et au-dedans de vous-même, tuez-le. Si vous rencontrez un bouddha, tuez le bouddha ! Si vous rencontrez un patriarche, tuez le patriarche ! lance Lin-tsi — grand maître Chan du IXe siècle — dans un sermon.

mokuan
Wumen Huikai (1183-1260)

C’est que tous les moyens sont bons pour susciter l’éveil — coïncidence avec l’essence de l’Être —, pour révéler la vacuité du moi, la non-dualité : Quand tu ne penses ni au bien ni au mal, à cet instant précis, quel est ton visage originel ?

Après l’énigme proprement dite, on passe au bref commentaire de l’auteur, immédiatement suivi d’un quatrain (ou stance) — parfois sibyllin — de sa composition. Enfin viennent les annotations de la traductrice et préfacière, Catherine Despeux, qui replacent avec grande précision chaque scène dans son contexte.

L’une des belles idées du livre est de nous laisser aller à la rencontre des koans et des interprétations de Wumen Huikai, autrement dit de faire naître en nous une saine perplexité, avant de nous en libérer par l’explicitation. Si l’éveil n’est pas garanti, notre esprit est stimulé par l’abondance d’histoires aux titres évocateurs : Source-du-Sud coupe un chat en deux ; Le barbare n’a pas de barbe ; Les soixante coups de bâton à Mont-de-la-Grotte. Si nous n’accédons pas à l’illumination, nos neurones sont titillés par d’exotiques paradoxes, et notre imagination ravie par les noms extraordinaires des maîtres Chan, dont la traductrice offre la transposition française : Ruiyan Shiyan est Beau-Maître-de-la-Faste-Falaise ; Shoushan Xingnian, Pensées-Éparses-au-Mont-Premier ; Yue’An Shanguo, Excellent-Fruit-de-la-Demeure-au-Clair-de-Lune.

Un mot encore. La Passe sans porte est la traduction d’usage d’un recueil que Catherine Despeux eût préféré intituler la Passe de la méthode du Non. Le lecteur intrigué par cette fausse conclusion devra se reporter à l’ouvrage pour en découvrir l’explication. Il est vraisemblable qu’il ne le regrettera pas.

En savoir plus...

La Passe sans porte (Les Énigmes des grands maîtres zen) Wumen Huikai traduit du chinois, présenté et annoté par Catherine Despeux Seuil, « Points », 2014 272 pages