LoveStar, le dernier ouvrage
d’Andri Snær Magnason,
est enfin paru en français,
treize ans après sa première édition.
Malgré des qualités indiscutables,
le livre pêche par ce qu’on pourrait appeler
« l’effet Jules Verne ».

LoveStar, un inventeur génial, étudie les oiseaux et révolutionne à jamais les télécommunications, puis la gestion de la mort et enfin celle de l’amour. Il crée un empire au passage mais mesure, à la fin de sa vie, combien ses intentions finissent par transformer le monde d’une manière imprévisible…

Andri Snær Magnason. Photo © Ari Magg

« L’effet Jules Verne », c’est ce douloureux goût de naphtaline qui vous vient en bouche lorsque vous lisez un roman de science-fiction… dépassé. Le sel d’un bon roman de SF ne réside pas uniquement dans l’élan visionnaire de l’auteur, bien sûr, votre serviteur le sait, et on le verra ensuite. Mais pour un roman qui annonce, à la quatrième de couverture, pousser au bout de sa logique notre société consumériste, en vrac : rembobiner des enfants décevants, trouver son âme sœur par ordinateur via un algorithme, programmer des hommes-pubs pour qu’ils vous hurlent une réclame dans la rue, etc., j’ai été très déçu.

D’abord, pousser le bouchon de notre ère de communication désincarnée, de l’homo consommatus jusqu’au bout, demeure un exercice périlleux, puisque assez ennuyeux. C’est de la rebelle-attitude assez conformiste, un discours prémâché, réchauffé depuis plusieurs décennies ; en conséquence, le côté visionnaire perd de sa puissance, et l’on se retrouve à trouver l’auteur malin, sans plus. Puis, entre 2002 et 2015, il y a eu le raz-de-marée Facebook. Lorsque Magnason montre des commerciaux payés à construire un cercle social pour l’influencer vers tel ou tel produit culturel, on reste sur sa faim, dans une impression de « déjà fait ».

Si encore la démarche était assumée, aiguë, tranchante. Mais non : les découvertes technologiques et la déliquescence des liens entre êtres humains sont évoquées de façon très enlevée, avec un recul étrange, entre cynisme badin et superficialité. Ces excès ne servent pas la mise en place d’un reflet boursouflé de l’homme contemporain à travers un avenir désespérant, mais à justifier le dégoût des personnages principaux pour les abus de la vie moderne.

La vraie force du roman réside ailleurs. Car si les grands chefs-d’œuvre de science-fiction brillent par leur profondeur psychologique, sociétale, ils manquent selon le cas cruellement de poésie, de sensibilité, de tendresse, d’humour.

LoveStar en regorge. Dès qu’on aborde l’ouvrage comme un conte sur l’homme actuel, avec la science-fiction comme filtre et outil, non comme enjeu, on découvre un récit agréable et émouvant, coloré, drôle, empreint d’une certaine douceur sans mièvrerie. On passera sur quelques symboliques évidentes, sur des personnages caricaturaux, une intrigue aux ressorts un peu grossiers ; reste des scènes hilarantes, un côté décalé constant, au total une épopée assurément très particulière et atypique.

En conclusion, LoveStar n’est pas le nouvel Orwell 2.0 que j’attendais, mais un conte efficace, singulier, rafraîchissant. On le referme plus songeur qu’inquiet pour l’avenir et dans le contexte actuel, cela ne peut qu’être bienvenu.

En savoir plus...

Andri Snær Magnason
LoveStar
Traduit de l’islandais par Éric Boury
Zulma, 2015
428 pages