Sur l’océan de nos âges, le douzième roman de Françoise Pirart, nous entraîne à l’intérieur d’une maison de retraite, un univers glauque où Antonine et Lara vont nouer des rapports intimes.

Le titre est joli, inspiré d’un vers de Lamartine. Mais le récit nous arrache rapidement à la rêverie romantique suggérée. La première phrase claque comme un couperet :

Les restes de moi s’en vont.

Et ils ne s’en vont pas dans les meilleures conditions. De fait, la situation de départ n’a rien de particulièrement lyrique. Une nonagénaire, Antonine Somers, se découvre dans un univers clos et froid, entourée de vieillards, elle qui ne se sent pas vieille encore, elle se demande ce qu’elle y fait, qui l’a amenée et pourquoi. Elle comprendra rapidement. Elle se trouve au Doux Repos, là même où sa propre mère a terminé sa vie. Elle se voit plonger dans l’horreur ou l’absurde :

« Alors, Madame Somers, on termine son assiette ? »
Elle est là, debout devant moi, la mère Fouettard, avec ses yeux de vache qui me transpercent. Son index est pointé vers la purée blafarde dans laquelle j’ai fait des petits pâtés avec ma cuillère.
— Madame Somers, nous allons nous fâcher !

L’infantilisation, la réification du patient/hôte. Les menaces, les punitions, l’absence de soins lors des week-ends. La vision est un peu apocalyptique. La maison/cité et ses trois étages semblent résumer les cercles concentriques de l’enfer. Cinquante-huit valides au rez-de-chaussée, qui doivent s’accrocher, persuader directeur et infirmiers de leur santé. Trente-neuf semi-valides au premier, une sorte d’antichambre de la mort. Vingt-sept grabataires au deuxième, enfin, un mouroir où la démence effectue ses ravages.

Une maison de retraire, donc. Et l’on songe au beau roman de Michel Torrekens, le Géranium de Monsieur Jean, qui a exploré cet univers un an avant Françoise Pirart. Un sujet dans l’air du temps, soudain ?
Une deuxième femme entre bientôt en scène et elle partagera désormais les rênes de la narration, nous offrant deux perspectives sur le microcosme et ses acteurs. Lara Segalan, une trentenaire plutôt jolie qui a décidé de consacrer un moment de sa vie à accompagner bénévolement une personne isolée.

Mais. Pourquoi Lara a-t-elle choisi Antonine ?
Car tout, apparemment, les sépare. La vieille dame est une femme du peuple à l’accent wallon rocailleux. Qui a tenu, jadis, un café, vendu des moules-frites ou des bonbons. Qui suivait Top Models ou Santa Barbara à la TL, d’insipides soaps américains. Quand Lara, elle, a passé sa jeunesse puis sa vie d’adulte dans des quartiers résidentiels bruxellois. Qui plus est, Antonine apparaît des plus revêches au premier contact : traits durs, presque masculins, prunelles sombres, verres épais…

Mais. Plus globalement. Que fait Lara au Doux Repos quand elle devrait s’occuper d’enfants ou gérer une carrière de pianiste jadis extrêmement prometteuse ?

Un infirmier a félicité Lara pour le don généreux de son temps, mais son compagnon, Gérald, rédacteur en chef d’une revue commerciale, embarrassé par l’obsession qui étreint la jeune femme, subodore que son don apparent la sert. La sert ? Mais en quoi ? À se donner bonne conscience ? Ou il y a autre chose ?

Le roman va dérouler sa trame. De manière assez classique. Servi par une écriture agréable, une narration fluide. Les deux femmes vont apprendre à se connaître, s’apprécier, jusqu’à devenir fort proches. Lara va s’attacher à l’humour d’Antonine, à son autodiscipline, à son combat pour la dignité.

Mais. Sont-elles si différentes ? Car elles s’arcboutent toutes deux à leurs secrets, entament chacune une rédaction (un journal pour Lara, des notes mystérieuses pour Antonine). Des secrets, qui auraient peut-être tendance à se croiser… Dès la page 29, Antonine ne se disait-elle pas que le prénom, le nom de la jeune femme lui rappelaient quelque chose ?

Quelque chose. Quoi ? Dans une autre vie, Lara a été un enfant prodige, une pianiste au début de carrière étincelant, couvée par un père (trop) protecteur. Mais elle a failli se suicider à onze ans, a été internée durant son adolescence. Elle a donc connu un univers clos, l’hôpital psychiatrique, qui évoque la maison de retraite. Elle ne joue plus aujourd’hui et ne veut plus entendre parler de son instrument. Ni de ses parents. Partis. Qu’est-ce à dire ?

« Les restes de moi », disait Antonine à la première phrase. Elle parlait d’objets qui lui étaient chers quand l’auteure alertait déjà quant à tout autre chose. La triste réalité, qui échappe à la nonagénaire ? Car c’est son esprit qui s’en va, par morceaux. Elle n’est pas arrivée au home par hasard, elle ne pouvait plus vivre seule. D’ailleurs, la nuit, elle se voit visitée. Par ses proches décédés. Son mari Albert, son fils Cyprien. Et une autre silhouette encore… Qui pose problème, ne paraît guère désirée. Qui l’inciterait à réinterroger son passé, ses zones d’ombre, à s’ouvrir, parler. Mais de quoi ? Qui ?

« Les restes de moi ». Le style insinueux de Françoise Pirart, explicité dans un précédent article. Car il y a bien plus encore. « Les restes de moi ». Mise en abyme d’un mystère, d’un roman caché, en filigrane, qui va progressivement se dévoiler. Entremêlant d’autres relations, d’autres histoires, une quête de reconstruction.

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Sur l’océan de nos âges

Écrit par Françoise Pirart
© 2013, éditions Luce Wilquin
Roman, 212 pages