Rencontre avec le nouveau directeur de la Foire du livre de Bruxelles, Grégory Laurent, à qui échoit une tâche difficile : celle de relancer la machine. Avec une mesure phare pour y parvenir : la gratuité de l’accès à la manifestation.

La Foire du livre de Bruxelles étrenne cette année une nouvelle équipe de direction. Après vingt ans, Ana Garcia a été forcée à tirer sa révérence dans des circonstances houleuses. Heureusement, au moment de l’ouverture, la foire d’empoigne est redevenue la Foire du livre. Grégory Laurent et son équipe ont hérité en très peu de temps d’une tâche difficile : celle de relancer la machine. Avec une mesure phare pour y parvenir : la gratuité de l’accès à la manifestation. Karoo revient sur cette transition avec le nouveau directeur, Grégory Laurent.

Dans quel état d’esprit prend-on les commandes d’une institution de la vie culturelle bruxelloise comme la Foire du livre ?
Je n’ai pas tellement mesuré cette importance. L’idée était surtout de monter un projet qui tienne la route en très peu de temps. Du coup, on s’est surtout concentré sur l’avenir, non pas sur ce qu’était la Foire du livre, mais sur ce que ça pourrait être, sur ce que ça devait être. Ce qui m’intéressait, c’était le renouveau du projet.

Ce n’est un secret pour personne, la manifestation est en perte de vitesse. Comment avez-vous appréhendé cette difficulté ?
Je ne suis pas convaincu par cette perte de vitesse dont tout le monde parle. Tous les salons se posent la question du renouvellement de leur public. Ce n’est pas symptomatique des salons littéraires en particulier. Cette réflexion va au-delà de notre manifestation. Il y a donc eu un changement de direction, et des changements de directions. On s’est attaché à comprendre les comportements de nos visiteurs en particulier, mais surtout des lecteurs en général. Ces comportements, ces habitudes changent avec le temps. Internet et le numérique les influencent sensiblement. Il fallait refaire un point là-dessus. Nous avons considéré et interpellé toutes les parties prenantes de notre secteur.

Grégory Laurent | © Christophe Bortels
Grégory Laurent | © Christophe Bortels

D’un point de vue médiatique, l’annonce de la gratuité est déjà une réussite. Comment êtes-vous arrivé à une solution d’apparence si radicale ?
La question centrale était la suivante : qu’est-ce qui ferait revenir les lecteurs à la Foire du livre ? Des études avaient déjà été menées les années précédentes. Il en ressortait que le prix de l’accès était une barrière importante qui coupait la manifestation d’une partie de son public. C’était criant. Aujourd’hui, c’est important et ça fait du bien de revenir avec un discours qui ne réclame pas de tout payer. Notre discours ce n’est pas « achetez une place », mais plutôt « achetez un livre », ou bien « louez un livre », ou encore « venez partager un bon moment ». C’est cela qu’il faut entendre. Cette foire du livre est un grand rassemblement. Pour le permettre, il faut des mesures phares. La gratuité en est une, en effet.

Après des années de Foire du livre payantes pour les visiteurs, elle devient gratuite. Si c’est possible, pourquoi ne pas l’avoir fait avant ?
Mais on en discutait déjà avant, et j’ai toujours été partisan de cette solution. Reprendre les choses en main, c’est mettre tout à plat, et tout passer en revue. On a scruté les endroits où faire des économies qui ne soient pas pénalisantes pour les visiteurs, on a beaucoup travaillé avec nos fournisseurs qui sont finalement devenus de vrais partenaires, prêts eux aussi à revoir leur façon de s’impliquer dans la Foire et dans la nouvelle orientation du projet. Nous arrivons avec une nouvelle énergie et une nouvelle vision, ce qui nous permet de faire évoluer ce modèle qui n’avait plus bougé depuis des années.
Nous sommes une asbl et nous n’avons pas vocation à faire du profit. Le chiffre d’affaires ne nous intéresse pas, même si nous veillons évidemment être à l’équilibre. C’est aussi important que les exposants s’y retrouvent car, sans eux, il n’y aurait tout simplement pas de Foire du livre. Nous tâchons de ne pas l’oublier.

Cette mesure ressemble quand même à un désaveu de la précédente équipe de direction…
J’ai beaucoup de sympathie pour l’ancienne direction avec qui j’ai travaillé par le passé, mais mon discours et mon énergie sont consacrés au futur. Je ne tiens pas vraiment à ces mises en perspective. On a fait le choix de considérer que les jeunes n’étaient plus prêts à payer pour avoir le droit d’entrer dans une librairie, aussi grande soit-elle. Je préfère saluer ce qui a été fait dans le passé. Nous ne partons pas de rien : notre équipe hérite d’un vrai patrimoine dont nous nous attelons maintenant à la restauration. La Foire du livre est une immense et belle maison, à l’intérieur de laquelle il y a des travaux à faire. Mais après plusieurs années, c’est normal.

Si la gratuité ressemble un peu à un pari, le thème de cette année (le bonheur) n’est-il pas très consensuel, voir bateau et fourre-tout ?
Certains doivent le voir comme ça, c’est possible. Mais le bonheur, quand on y réfléchît bien, quelle matière, quelle source d’inspiration pour la littérature ! À la recherche du temps perdu, c’est en fait « à la recherche du bonheur perdu ». Proust n’écrivait rien d’autre. Le bonheur, ce n’est pas une destination, c’est un chemin ; le plus important, c’est l’itinéraire. Du coup, il devient l’enjeu principal de tous ces grands romans d’initiation qui ont fondé la littérature contemporaine. Pour moi, c’est un thème universel qui parle à tout le monde. C’est parce qu’il est fourre-tout qu’il est magique. On peut tout y mettre et tout interroger, à commencer par sa propre relation avec le bonheur. Il y a tellement de livres qui apportent des réponses à ce type de questions.
J’aimerais juste rappeler que c’est aussi quelque chose de très concret, inscrit dans la constitution américaine, étudié par les programmes des Nations unies et par le projet européen.
Donc, non, le bonheur n’est pas concerné uniquement par ces feel good books, dont il ne faut pas occulter non plus l’impressionnant succès.

Pour cette première Foire du livre, quels sont vos objectifs et que peut-on vous souhaiter ?
Les objectifs sont clairement identifiés : retrouver une fréquentation de salon équivalente à celle d’il y a quelques années, c’est-à-dire autour des 70 000 personnes. Et ce qu’on peut me souhaiter ? Que les gens soient heureux, tout simplement (rire). Ce salon, ce doit être le bonheur des lecteurs, et celui des exposants !

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