Plaisir édulcoré, sécurité enjôleuse, société conforme et normalisée, voici ce que propose le système de Globalia. Un roman qui date, mais dont les thématiques résonnent encore avec notre monde contemporain. Globalia nous rappelle la nécessité du choix entre liberté et confort. 

N’avez-vous donc jamais rêvé d’une société où tous les désirs seraient réalisables ? Où la vieillesse n’aurait plus d’emprise sur nos corps mortels ? Où chacun se comprendrait par une langue unique, une culture identique, un rêve commun ? Bienvenue à Globalia, où chacun est libre de s’adonner à tous ses plaisirs et ce indéfiniment ! Avec une météo au beau fixe toute l’année, des festivités quotidiennes, une jeunesse éternelle, de quoi l’humanité peut-elle rêver de plus ? Pourtant, chaque fantasme utopique se fait toujours au prix de sacrifices… En projetant le lecteur dans cette société globalisée, Rufin pose la problématique du couple liberté-sécurité : les globaliens évoluent dans une liberté bornée. Maintenus à l’intérieur des villes, enfermés sous des dômes de verre, ils leur est interdit de quitter Globalia. Enfin, pour leur propre bien uniquement, vu que ce qui évolue à l’extérieur de Globalia, dans les non-zones, n’est que danger : précarité, dangerosité d’une nature incontrôlée, individus déviants rejetés hors des verrières de la belle société globalisée. Le pouvoir de Globalia réside en effet dans un contrôle total qui passe par la peur de tout ce qui n’est pas... contrôlé. Peur de l’imprévu, de l’accidentel, de l’inattendu… Cette emprise est tellement prégnante et désirable, qu’elle en devient une composante naturelle de la société pour chaque individu.

- Tu me récites la propagande que tu as apprise comme nous tous ! Globalia, c’est la liberté ! Globalia, c’est la sécurité ! Globalia, c’est le bonheur !

Cultes de l’individuel et du plaisir, les citoyens apprennent à penser à leur bien-être en premier lieu et voient ainsi leur esprit critique endormi. Pourquoi remettre en question un système supervisant alors qu’il ne veut que notre bonheur ? Tous les interdits sont finalement motivés par une envie de protection : interdit de fumer, de boire, de faire commerce des animaux, de se rendre dans les « non-zones », hors Globalia et laissées à la nature sauvage… 

Jean-Christophe Rufin, écrivain français, propose avec Globalia en 2003 de mêler le genre de l’essai à celui du romanesque. Adepte du genre historique avec Rouge Brésil (prix Goncourt 2001) et Sauver Ispahan (1998), il cherche ici à décrire un futur plausible, nourri de ses réflexions quant aux dangers d’un démocratie toute puissante et globalisée. On retrouve bien les thématiques et les centres d’intérêts de Rufin : un goût pour l’histoire, un questionnement quant au fonctionnement de notre monde industrialisé, tout cela éclairé par ses réflexions sur des questions humanitaires. Globalia, proposé comme un roman d’aventure et d’amour, flirte pourtant avec plusieurs thématiques propres au genre science-fictionnel, telles que l’hégémonie de la technologie, la jeunesse éternelle rendue possible par le clonage des corps, le contrôle de l’environnement par la technique, etc. Enfermé dans la « tyrannie de la majorité » de sa fiction, Rufin décrit la fuite de deux de ses personnages, afin de lui-même trouver une place à l’intérieur de son roman, comme il l’explique dans sa postface.

© Denny Müller, Spremberg, Allemagne (Unsplash.com)

Il imagine des personnages qui rêvent d’un ailleurs, Baïkal et Kate, deux jeunes d’une trentaine d’années, un rare éclat de jeunesse dans une société où être centenaire est la norme. S’en suit une fuite vers un autre temps, la recherche d’un bonheur un peu moins pré-fabriqué, une réalité du monde qui se trouve sans aucun doute dans les non-zones. Sur un fond de complot et d’enquête, qu’on retrouvera dans Le Parfum d’Adam (2007), nous découvrons ce qui existe à l’extérieur de Globalia : les vestiges d’une société industrielle dans laquelle évoluent plusieurs personnes ayant été expulsées de Globalia dès sa création et regroupées en tribus. SPOILER ALERT !1

Le tragique de la vie humaine lui apparaissait dans toute sa cruauté : il était impossible de vivre en Globalia sans perdre son âme mais pour prix de cette renonciation, on obtenait au moins la consolation des objets, le confort, les douceurs de la prospérité. Quiconque se dressait contre ce pacte infâme était rejeté vers ces lieux désolés où la dignité des hommes était payée de laideur, de flétrissement des corps, de souillure et de souffrance. 

Constat amer, le happy ending tant attendu n’arrivera pas pour le lecteur. Seuls les mots de Kate face au désarroi de Baïkal résonne dans notre esprit : « - N’as-tu pas appris à trouver ton plaisir où tu es ? » Et puis, on se rappelle les premières paroles de Baïkal : « Ce sera partout la même chose. Partout nous serons en Globalia. Partout, nous retrouverons cette civilisation que je déteste. » Sommes-nous, nous aussi, partout en Globalia ?

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Globalia

Jean-Christophe Rufin
Gallimard, 2003
545 pages


  1. Au grand dam de nos jeunes gens, les non-zones ressemblent plus à un Moyen-Âge peuplé de mafieux au style cyberpunk qu’au fantasme du Paradis perdu. Pire, les non-zones sont aussi sous le contrôle de Globalia, vu qu’elles ne servent que d’ennemi imaginaire afin de maintenir les globaliens dans la peur de ce qui leur est extérieur.