Et si l’on profitait de la parution du nouveau roman de Michel Houellebecq, Soumission, pour relire Joris Karl Huysmans ?

Ce mois-ci paraît aux éditions Flammarion le nouveau roman de Michel Houellebecq, Soumission. Un ouvrage qui fait encore beaucoup parler de lui. Mis de côté un style assuré mais sans génie, que nous reste-t-il ? Peu, très peu qui ne relève d'une subversion facile et artificielle. Donc un narrateur, stéréotype de l’universitaire célibataire et dépressif, spécialiste de Joris-Karl Huysmans. Or dans ce cas précis, Houellebecq développe malheureusement un propos totalement inintéressant et dépassionné sur l'une des œuvres les plus remarquables du XIXe siècle. Karoo a donc décidé de prendre la tangente et de revisiter, grâce à Thierry Horguelin, le parcours littéraire du formidable auteur d’À rebours.

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Joris-Karl Huysmans (1848-1907) est né et mort à Paris. La ville occupe une place importante dans son existence et son œuvre. Le spectacle de la vie urbaine et des quartiers populaires nourrit ses premiers romans, les petits tableaux des Croquis parisiens, les nombreuses chroniques qu’il donne aux journaux. Sa curiosité de promeneur le rattache à cette lignée des piétons de Paris qui va de Nerval et Baudelaire aux surréalistes en passant par Léon-Paul Fargue.

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On a coutume de diviser son œuvre en trois périodes : la période naturaliste, la période décadente et la période catholique. Mais le naturaliste est fort peu orthodoxe, et le converti sentira toujours le soufre au nez des dévots. C’est que Huysmans opère une synthèse très personnelle de plusieurs courants stylistiques de la seconde moitié du XIXe siècle (du reste moins étanches qu’on pourrait croire). Admirateur de Baudelaire, il fraie avec Zola et les Goncourt, mais aussi Mallarmé et Villiers de l’Isle-Adam. Grand romancier de la désillusion, c’est en même temps un maître de l’écriture « artiste ». Sa phrase, recrue d’épithètes et d’adverbes, gorgée de métaphores ahurissantes, cultive aussi bien le mot rare que la langue verte.
« Huysmans, dira Léon Bloy, traîne continuellement l’image, par les cheveux ou par les pieds, dans l’escalier vermoulu de la syntaxe épouvantée. » Tout un programme ! Fils d’un lithographe et peintre miniaturiste, il est issu d’une lignée de peintres hollandais ; et peut-être faut-il chercher dans cette ascendance les ressorts de sa prose : vigueur expressionniste, hypertrophie du détail, alliage roboratif de noirceur, de crudité et de grotesque. La filiation s’impose aussi avec Flaubert, le « patron » de sa génération : Flaubert, tout à la fois grand réaliste et grand styliste, écrivant d’une main Madame Bovary et de l’autre la Tentation de saint Antoine, se documentant avec une précision maniaque tout en rêvant d’écrire un roman qui donnerait « l’impression de la couleur jaune ».

Les débuts

Huysmans débute en publiant à compte d’auteur le Drageoir aux épices, recueil de poèmes en prose dans la lignée du Spleen de Paris de Baudelaire. Suivent deux romans naturalistes, Marthe, histoire d’une fille (publié à Bruxelles par crainte de la censure) et les Sœurs Vatard : deux robustes études de milieu où s’affirme déjà un style. Le premier se déroule dans le monde famélique des petits théâtres où se côtoient étudiants bohèmes et comédiennes s’adonnant parfois à la prostitution ; le second, situé dans un atelier de brochage, dépeint la société des ouvriers parisiens à travers les déboires sentimentaux de ses deux héroïnes. Remarqué par Zola, Huysmans rejoint son cénacle et contribue au recueil collectif les Soirées de Médan, manifeste de la jeune école naturaliste, avec sa nouvelle Sac au dos : stupéfiant récit autobiographique de sa mobilisation durant la guerre de 1870 donnant lieu à une peinture peu glorieuse de la vie militaire.

Huysmans par Forain 1878
Huysmans par Forain, 1878

L’estomac du célibataire
Avec les deux livres suivants apparaît un personnage central de son œuvre : le célibataire affrontant l’assaut des calamités quotidiennes. Vus sous une loupe grossissante, les déboires accablants de la vie de tous les jours sont dépeints avec une telle exagération qu’ils confinent à l’humour noir et déclenchent paradoxalement chez le lecteur une franche jubilation, sur fond d’un pessimisme et d’une désolation sans bornes. En ménage brosse un tableau peu reluisant de la vie conjugale ; cependant, le célibat n’y apparaît guère une condition plus enviable. Vaut-il mieux un bonheur tiède et popote ou une maîtresse poivrée, mais dans ce cas, qui tiendra mon ménage ? Éternel dilemme du vieux garçon chez le misogyne Huysmans. Quant à À vau-l’eau, c’est un chef-d’œuvre de comique navré. Les déboires du petit fonctionnaire Folantin, cet « Ulysse des gargotes » (disait Maupassant) en quête de pitance, composent une épopée de la déconvenue alimentaire. Pauvre inconscient, qui remet son estomac entre les mains de garçons de café insolents et de restaurateurs malhonnêtes qui lui ouvrent les bras pour mieux l’empoisonner ! Il devra affronter les melons « tuméfiés », les poissons « fardés », les viandes « peintes avec des sauces couleurs d’égout », les vins falsifiés au plomb, le camembert au goût de plâtre.

Curieusement, Huysmans est toujours déchaîné sur le sujet de la nourriture. L’obsession alimentaire est telle chez lui qu’elle contamine tous les autres registres. À commencer bien sûr par celui de la sexualité, en continuant, plus étrangement, par celui de la religion. La prostituée est une « bouchère d’amour » et le prêtre, un « gargotier des âmes ». Le Christ de la terrible Crucifixion de Grünewald, tableau qui lui fera forte impression, lui apparaît beurré de sueurs et lardé d’échardes. C’est un jambon persillé de morsures de puces ; son sang s’épanche pareil au jus foncé des mûres.

À suivre...