Et si l’on profitait de la parution du nouveau roman de Michel Houellebecq, Soumission, pour relire Joris Karl Huysmans ?

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À rebours, livre charnière

En 1884, c’est le grand tournant d’À rebours. Si Huysmans estimait le filon du naturalisme épuisé, rien ne laissait présager le surgissement de ce livre hors normes et sans précédent dans la littérature française, aussitôt proclamé « bréviaire du décadentisme ». C’est un splendide vaisseau immobile, pratiquement dépourvu d’intrigue. Esthète fin de race et névropathe, le duc Jean des Esseintes aménage sa demeure idéale dans un pavillon de Fontenay-aux-Roses. Hormis quelques épisodes où ressurgit le penchant du romancier pour la peinture énorme des aléas de l’existence (une visite d'épouvante chez le dentiste, un voyage avorté à Londres), le livre consiste en une succession de descriptions somptueuses détaillant le soin maniaque avec lequel le riche excentrique ordonne son logis, tout entier voué au culte de l’artifice et de la sensation rare : serre de plantes monstrueuses, aquarium de poissons mécaniques, tortue à la carapace sertie de pierreries, sans oublier le fameux « orgue à bouche » qui transpose, dans l’ordre des sensations gustatives, les correspondances chères aux symbolistes.

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Campant à cheval sur la fiction et l’essai, Huysmans insère au passage de longs morceaux de critique artistique et littéraire qui ont valeur de manifeste esthétique : grand éloge de Gustave Moreau et, à travers l’inventaire des trésors de la bibliothèque de des Esseintes, coups de chapeau aux poètes de la décadence latine, à Baudelaire, Barbey d’Aurevilly, Mallarmé, Verlaine et consorts. Après les célibataires de la période naturaliste, des Esseintes apparaît comme une nouvelle projection fantasmatique de son créateur : dégoûté, comme lui, par son époque, taraudé par sa sexualité et son estomac délabré, et caressant le rêve d’une existence domestique parfaitement réglée dans un intérieur idéal, à l’abri des agressions du monde extérieur. Ce rêve, Huysmans le transporte partout avec lui : dans cette perle de récit flaubertien, la Retraite de monsieur Bougran, où un petit fonctionnaire, désemparé par sa mise à la pension anticipée, reconstitue chez lui son bureau du ministère et s’envoie du courrier à lui-même ; après sa conversion, en tâtant prudemment de la vie monastique.

Une forme nouvelle
À rebours faisait éclater les cadres du roman traditionnel. Sept ans plus tard, Là-bas invente une forme originale de reportage autobiographique nourri d’érudition, forme qu’adopteront tous les livres suivants de Huysmans. Ce dernier s’y dépeint pour la première fois sous les traits de Durtal, qui sera désormais son alter ego dans la fiction.

       

 

C’est une sorte de livre-enquête à peine romancé sur le milieu alors très à la mode des occultistes, que Huysmans s’est mis à fréquenter avec assiduité (au point de se croire quelque temps la victime de sorts mystérieux jetés par ces personnages funestes). Cela nous vaut une messe noire qui est un des morceaux de bravoure du livre, et une galerie de portraits à clé de magnétiseurs, démonologues et autres prêtres satanistes, dominée par une redoutable exaltée assez folle de son corps, Henriette Chantelouve, sans conteste le grand personnage féminin de l’œuvre de Huysmans. Mais l’autre singularité de Là-bas est d’entrecroiser ce récit contemporain à une relation hallucinée de la vie de Gilles de Rais, dont Durtal a entrepris la biographie. Cette construction alternée, où les deux fils narratifs se font constamment écho (et que le romancier avait tentée avec moins de bonheur dans En rade), achève de rendre le livre grandiose.

Du Diable à Dieu

La tentation sataniste ayant tourné court, Huysmans se tourne vers l’Église, et ses livres suivants détaillent les étapes de son itinéraire spirituel. En route sera le roman de sa conversion. La Cathédrale, une sorte d’À rebours chrétien : livre-capharnaüm, disait son auteur, à peu près dénué de récit et presque entièrement dévoré par l’érudition (sur la cathédrale de Chartres et la symbolique médiévale) et la rêverie picturale (grande description du lever du soleil vu à travers les vitraux). L’Oblat, le récit à peine transposé d’un séjour de deux ans auprès du monastère de Ligugé, où abondent à nouveau les digressions de toute sorte, de la liturgie à l’horticulture.

Cette période catholique est généralement négligée ; à tort peut-être, car le converti sincère n’est pas devenu pour autant un dévot lénifiant. Pour preuve, le clergé outré dénoncera la crudité d’En route, la Cathédrale risquera la mise à l’index, l’Oblat déclenchera la fureur des moines de Ligugé. Dans les Foules de Lourdes, il dépeint les malades et les pèlerins avec sa verdeur habituelle et se déchaîne contre la laideur sulpicienne de la basilique et des objets de piété. Quant à Sainte Lydwine de Schiedam, on dirait moins une hagiographie qu’un roman gore, tant les maladies qui ravagent le corps de cette mystique hollandaise du tournant du XVe siècle y sont inventoriées avec un luxe de détails atroces proprement hallucinant.

Huysmans, en somme, à travers tous ses détours, n’a jamais renié ni son esthétique de l'excès ni son exigence de vérité. Peu importe au fond ce dont il nous entretient : qu’il nous promène dans les bouges parisiens ou s’extasie sur les beautés du chant grégorien, il demeure ce ronchon casanier doublé d’un puissant visionnaire. Et c’est ce qui nous le rend diablement attachant.