Ourka, ourka ! Jean-Claude Zylberstein réédite le Clou de la saison. Nous qui aimons ce roman allons pouvoir recommencer à l’acheter (car c’est un livre qu’on aime offrir). Vous qui ne connaissez pas John Crosby allez pouvoir faire connaissance. C’est tout le mal qu’on vous souhaite.

Au temps de sa splendeur, la Série noire accueillait les grands maîtres du roman noir (Chandler, Hammett et consorts, pas besoin de vous refaire la liste) ; un fort bataillon d’artisans capables au savoir-faire éprouvé ; des épiciers en gros, genre Carter Brown, moulinant à la chaîne du polar de gare interchangeable et stéréotypé ; et puis, cachées dans les recoins de la collection, une poignée de perles rares campant souvent aux frontières du genre, que les amateurs se recommandaient comme de bonnes adresses : Je suis un sournois de Peter Duncan, Mortelle Randonnée de Marc Behm, Londres-Express de Peter Loughran, le Grossium de Stanley Crawford, la Baleine scandaleuse de John Trinian, On tue aussi les anges de Kenneth Jupp, La bouffe est chouette à Fatchakulla de Ned Crabb, Cosmix Banditos d’Alan C. Weisbecker… et le Clou de la saison de John Crosby, premier roman d’une tétralogie mettant en scène le médiéviste Horatio Cassidy, qui migra par la suite dans la série « Grands Détectives » de 10/18 sous la houlette de Jean-Claude Zylberstein — lequel tient le Clou de la saison en si haute estime qu’il vient de le rééditer chez J Éditions dans sa nouvelle collection « La Bibliothèque policière ». On se réjouit de cette excellente initiative. Crosby (1912-1991) a son cercle de fans, le Clou de la saison ne passa pas inaperçu en son temps (grand prix de la Littérature policière en 1981, éloges de Manchette et de Michel Lebrun), mais il est de ces auteurs toujours menacés de retomber dans un semi-purgatoire. La version anglaise de Wikipédia, ce baromètre de la notoriété, n’omet rien de sa longue carrière de journaliste et s’étend à loisir sur son activité de brillant critique de radio et de télévision mais consacre en tout et pour tout dix mots (on les a comptés) à sa production romanesque, sans même se fendre d’une bibliographie. Quant à la version française de l’encyclopédie en ligne, c’est encore plus simple : elle ignore tout bonnement l’existence de notre homme. Il faut donc d’intrépides éditeurs pour le sortir périodiquement des oubliettes et des lecteurs enthousiastes pour chanter ses louanges. Et c’est ce que nous allons faire à présent.

Éloge du franc-tireur

Qu’attend-on d’un bon polar ? Une intrigue serrée, évidemment, et qui tient en haleine, comme on dit. Mais au-delà, un regard décapant sur le monde actuel et ses turpitudes, porté par une écriture, un ton original. Avec John Crosby, on est royalement servi. Peut-être parce qu’il fut un débutant tardif (il publia son premier thriller à soixante-trois ans), Crosby semble avoir condensé avec une liberté souveraine l’expérience de toute une vie dans ses romans, et notamment son passé de grand reporter aux quatre coins du monde, manifestement très au fait des réalités géopolitiques de son temps. Horatio Cassidy, son héros récurrent, est un ex-agent de la CIA qui s’est fait virer de cette auguste maison pour des motifs mal élucidés — une opération illégale qui a mal tourné, comprend-on entre les lignes. La vérité est que cet Irlandais brillant et cultivé est un idéaliste sans illusions, si l’on peut dire, qui ne croit ni en dieu ni en diable, un franc-tireur jamais à cours de sarcasmes mordants. Autant de péchés qui ne pardonnent pas dans le monde peu reluisant de l’espionnage. Fin lettré, il enseigne à présent l’histoire médiévale et c’est à ce titre que, dans le Clou de la saison, il est embauché comme précepteur et garde du corps d’une gamine surdouée, Lucia, future héritière d’une riche famille aristocratique, dont il deviendra par la suite le père adoptif et qu’on verra grandir de roman en roman. On découvrira bientôt que ce professeur particulier a sur l’éducation des jeunes gens des idées très personnelles.

— Vous avez dit à ma fille que les trois hommes les plus destructeurs de l’histoire étaient Jésus Christ, Karl Marx et Sigmund Freud. Vous trouvez que ce sont des choses à apprendre à une fille de douze ans ?
— J’essayais de la faire réfléchir, madame. J’essayais d’amener une réponse un peu moins sotte que : Attila, Gengis Khan et Adolf Hitler. J’essayais de montrer que les idées tuaient mieux que les épées et qu’elles duraient plus longtemps.
(Le Clou de la saison.)

Il avait choisi pour sujet la sorcellerie et la place qu’elle occupait dans les sociétés médiévales. Il projetait de ranger le christianisme parmi ces superstitions, classification qui lui avait valu quantité d’ennuis par le passé et qui ne pourrait que lui en valoir davantage encore en cette époque de fanatisme religieux à outrance. Le président des États-Unis n’avait-il pas déclaré qu’il considérait que chaque mot de la Bible était d’inspiration divine ? Il faudra que je rappelle à mes petits monstres, songea Cassidy, que la Bible est la traduction de la traduction d’une traduction et qu’une bonne partie de son contenu a, en fait, été empruntée aux religions païennes par les chrétiens qui en ont fait leur miel au gré de leur fantaisie.
(Tu paies un canon ?)

Bien qu’elle l’ait mis sur la touche, la CIA fait ponctuellement appel aux services de notre médiéviste pour des affaires auxquelles elle ne veut pas être officiellement mêlée, en la personne de Hugh Alison, l’homme qui a survécu à toutes les guéguerres internes de l’Agence parce qu’il maîtrise comme pas un l’art de mouiller les autres en passant lui-même entre les gouttes. Le portrait de ce fonctionnaire de l’espionnage hypocrite, onctueux et fieffé salopard est particulièrement réussi, et ses échanges à fleurets mouchetés avec Cassidy valent leur pesant de cacahuètes — car Crosby est un dialoguiste hors-pair. C’est aussi un amateur d’intrigues touffues, appuyées sur un fond crédible et peuplées cependant de personnages extravagants et de péripéties hénaurmes, que Cassidy débrouille à sa manière hétérodoxe : à la fois érudit et homme d’action, ce pédagogue anticonformiste puise régulièrement dans ses connaissances en histoire antique et médiévale des leçons de stratégie pour mener à bien les guerres contemporaines. C’est ainsi que le Clou de la saison abonde en références aux Sarrasins et aux romans de chevalerie, et que, dans Pas de quartier !, on le verra mettre en déroute une armada de guérilleros en recourant au stratagème qui assura la victoire des Espagnols sur les Carthaginois en 228 avant J.-C. (en remplaçant les chars à bœufs par des voitures et la poix par de l’essence).

Ces parallèles constants avec l’Histoire, sources de digressions réjouissantes mais toujours en situation, font le sel des romans de Crosby, qui composent en sous-main une épopée à la fois violente et tragicomique de notre temps — ou du temps d’avant-hier, puisque, écrits entre 1979 et 1989, ils se déroulent sur fond de guerre froide finissante, mais les choses ont-elles beaucoup changé depuis ? À lire Crosby, rien n’est moins sûr. Polar à huis clos doublé d’un récit d’initiation, le Clou de la saison dépeint notamment la décadence des riches cloîtrés dans un immeuble-bunker pourvu de tous les gadgets de surveillance dernier cri, et bientôt pris d’assaut par un groupuscule terroriste à l’occasion d’une grande soirée mondaine réunissant le gratin aristocratique de la planète. Crosby, qui disait s’être inspiré d’un article de magazine décrivant un colossal building-forteresse appartenant à la famille Onassis, a bien vu la montée, au tournant des années 1980, d’une paranoïa sécuritaire et l’avènement d’un monde où les riches se claquemurent dans des résidences protégées — comme naguère la noblesse dans ses châteaux forts, ne manquerait pas d’ajouter Cassidy. Dans Tu paies un canon ? (un peu moins réussi que les trois autres romans du cycle), un rafiot bourré d’engins explosifs ultra-sophistiqués, oublié en rade dans le port de New York, excite la convoitise de puissances diverses (la Syrie, Israël, l’OLP et la mafia). À la volée est un autre joyeux micmac où s’affrontent la CIA, le KGB, le Mossad, des mafieux colombiens et des pirates informatiques. Pas de quartier ! s’attaque au trafic de la drogue, fondement de l’économie de régimes latino-américains corrompus jusqu’à la moelle où l’on torture et tue à tout-va — et accessoirement fer de lance de la Realpolitik américaine (la CIA et jusqu’à la Maison Blanche sont mouillées jusqu’au cou). Avec tout ça, on oublierait presque de dire — mais vous l’aviez deviné — que ces livres sont un régal pour l’intelligence, et que leur humour cinglant est source d’une intense jubilation.

Lire John Crosby

Le Clou de la saison (1979), Série noire, 1981 ; rééd. 10/18, « Grands Détectives », 1995 ; rééd. J Éditions, « La Bibliothèque policière », 2012.
Tu paies un canon ? (1983), Série noire, 1984, rééd. 10/18, « Grands Détectives », 1995.
Pas de quartier ! (1985), 10/18, « Grands Détectives », 1996.
À la volée (1989), 10/18, « Grands Détectives », 1997.

Avant la saga d’Horatio Cassidy, Crosby s’était fait la main sur quelques thrillers, An Affair of Strangers (1975), Nightfall (1976), The Company of Friends (1977), non traduits, et Mais où sont passés les F.22 de l’U.S. Air Force ? (1978, tr. fr. Trevise, 1980), lequel est devenu introuvable.

Cet article est précédemment paru dans la revue Indications no396.

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John Crosby Le Clou de la saison J Éditions, 2013 256 pages