Suite à l’Intime Festival Chapitre V, nous souhaitions vous donner envie de (re)découvrir quelques auteurs. Venu pour l’Homme des bois – portrait sans pathos de son père après son décès accidentel –, Pierric Bailly est un jeune auteur enraciné loin de la centrifugeuse parisienne. Entre langue qui fouraille, forme en question et recul sur la vie telle qu’elle vient, il touche au plus juste.

Mon père est devenu peu à peu une figure de la vie associative lédonienne, à  sa manière discrète et fidèle. Il a vécu les choses à son niveau – je pourrais dire, sans rien de péjoratif : à son petit niveau. Son parcours n’a rien eu de spectaculaire. Il n’était pas un héros. Et c’est ce qui me touche depuis sa mort, quand je plonge le nez dans ses affaires, c’est ce que j’aime voir se dessiner, cette trajectoire modeste, et puis cet engagement concret, par la pratique, au jour le jour. C’est ce que je retrouve chez ses amis et tous ceux qui l’entouraient, et qui étaient présents, pour la plupart, à son enterrement, le public des manifs à Lons-le-Saunier.

Eux n’ont pas retourné leur veste. Ils n’ont pas vraiment changé. Ils sont toujours animés par les valeurs et les idéaux de leur jeunesse. Ils n’ont pas renoncé à changer le monde. Ils sont toujours là, dans le Jura. Ils n’ont pas quitté leur campagne natale.

Hier babas cool, on pourrait les qualifier aujourd’hui d’altermondialistes. En même temps, je n’ai jamais entendu mon père utiliser ce mot. Et puis l’image qu’il fabrique dans mon esprit ne correspond pas à celle que j’ai de lui. Avait-il une dégaine d’alterno, une gueule d’alter ? Je n’en suis pas sûr. [L’Homme des bois.]

Le lecteur qui – comme moi – vous découvrirait avec l’Homme des bois aura peut-être de quoi être surpris par vos précédents romans : la frénésie de Polichinelle, les variations de Michael Jackson, la tangente vers l’aventure avec l’Étoile du Hautacam. Comment s’est opéré pour vous ce retour au réel « pur » sans transfiguration ? 

Je comprends bien votre remarque, et je suis souvent embêté quand un lecteur de l’Homme des bois  veut découvrir les précédents, ils sont tellement différents que j’ai peur qu’il soit déçu. Ce texte est particulier en cela qu’il m’est tombé dessus sans prévenir, à la manière de l’événement autour duquel il s’articule (le décès accidentel de mon père). Mais il faut dire aussi qu’il est arrivé après une tentative d’écriture purement fictionnelle (l’Étoile du Hautacam) dont je ressortais assez insatisfait. Je doutais de mes capacités de romancier, de conteur, d’inventeur d’histoires, et j’avais le projet de revenir à quelque chose de plus personnel et intime. J’étais donc dans des dispositions favorables à l’écriture d’un récit autobiographique.

Aussi bien Lionel, dans Polichinelle que Luc, dans Michael Jackson, endossent les histoires d’une bande / d’un couple : ce ne sont pas nécessairement eux les plus extravertis, mais ils ont le recul du narrateur. Vous vous décrivez également comme « réservé » dans l’Homme des bois. Est-ce qu’écrire constitue pour vous une façon de vous positionner à juste distance du monde ?

Disons que c’est mon caractère réservé et cette position un peu en retrait qui font que j’écris. Si j’étais dans un rapport à la vie et au monde plus direct, plus entier, plus au premier degré, je n’aurais peut-être pas besoin de faire des livres. Et c’est vrai que mes narrateurs me ressemblent. Ce ne sont pas tant des héros que des passeurs, c’est à travers leur regard qu’on assiste aux événements qui font l’histoire. Pour tout vous dire, je préférerais être moins observateur et plus acteur de ma vie, et donc ne pas écrire de livres. C’est une position qui ne me comble qu’à moitié. Je préférerais être joueur de foot ou cowboy ou archéologue...

Vos textes sont traversés de références : un drôle de volatile  – la buse Castoche – prétend avoir assisté à l’assassinat de Tupac (Polichinelle), Simon et ses amis sont des férus de films de genre (l’Étoile du Hautacam) et Luc voudrait d’abord envisager sa vie comme un biopic avant de se résigner à des formes plus courtes comme le clip. Dans l’Homme des bois, vous parlez également du rapprochement fait entre le Jura et Twin Peaks. Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur votre propre rapport à la pop culture ?

Quand on nait dans les années 1980, la pop culture a déjà tout envahi. Les écrivains de ma génération n’ont pas de complexe à assumer des influences multiples et populaires, qui vont des séries au cinéma de divertissement, du manga à la littérature young adult. Une culture souvent méprisée par nos aînés, mais dans laquelle on trouve parfois beaucoup plus de profondeur, d’humanité, de complexité, d’intelligence, de sensibilité, que chez des auteurs qui se revendiquent de la grande littérature, par exemple. Plus ça va et plus toute idée de hiérarchie entre les domaines, les genres, les approches me semble vaine. Ce qui me nourrit vient donc d’un peu partout. Je lis autant des livres actuels que des romans noirs des années 1950 ou que de la BD belge, tiens. J’écoute toujours beaucoup de rap. Malgré mon ancrage rural, je suis sensible à la culture hip-hop dans son ensemble. Ma femme et mes filles font du krump, vous connaissez ? Une danse hip-hop ultra expressive, absolument magnifique !! Je continue à voir beaucoup de films, de toutes sortes, là je viens de voir Good Time des frères Safdie, que j’ai adoré. Je n’ai plus le temps de regarder des séries mais j’ai eu une grande passion pour Lost, qui me ramène à des choses de l’enfance, le rapport à la nature, la vie dans les grottes et les forêts.

En tripotant une cassette VHS, il se rappela l’odeur de plastique chaud quand l’objet sortait tout juste du magnétoscope, cet arôme sucré proche du réglisse. Il repensa aux vidéoclubs de sa jeunesse : les étagères en bois, les cassettes en vrac, les jaquettes, les lettrages des titres des films gore. Mais il stoppa aussitôt les souvenirs super 8 pour se relancer dans son grand ménage, à jeter ce qui était trop abîmé et classer le reste par genre, série, période, collection, éditeur, auteur et réalisateur, l’appartement se retrouvant envahi de pyramides fragiles, comme ces monceaux de pierres sur les chemins de randonnées : cairns aussi bien contre, pop que sous-culturels. [L’Étoile du Hautacam.]


Qu’il s’agisse des transformations organiques dans Polichinelle, des vies qui se déclinent dans Michael Jackson ou de la modification fantasmée du territoire dans l’Étoile du Hautacam, vos livres trouvent leur carburant dans les mutations. Qu’est-ce qui vous intéresse, en tant qu’auteur, dans ces métamorphoses-là ?

Comme je ne suis pas un narrateur naturel, j’essaie d’inventer d’autres manières de stimuler le lecteur. Cela peut passer par une structure étrange, un peu conceptuelle, ou bien par une bizarrerie symbolique associée aux personnages. Mais ces approches m’attirent moins, aujourd’hui. J’ai envie d’aller vers plus de clarté, de simplicité, vers des récits plus chronologiques, moins alambiqués.

Tous en larmes et en rires de géants. Bouches de géants. Dix sapins à la place des dents. Deux baleines rouges pour deux lèvres pulpeuses. Deux pleines lunes pour deux yeux clairs. Oh que c’est niais. Que ça déchire. Oh que ça déchire. Oh Madeline. Oh mon ventre se déchire. J’ai mal au ventre, des pics, je reçois des lances. Oh mes abdos, j’ai mal. Des sapins tranchants dans le bide, leurs cimes pointues me piquent, ouille. Que ça fait du bien de pleurer, relâcher la pression de vivre, et c’est niais mais non, de vivre. [Polichinelle.]


Vos personnages (et vous, dans l’Homme des bois) traversent des jalons essentiels dans la vie d’un être humain : l’adolescence et la sexualité, tomber amoureux, rentrer au bercail, faire son deuil. Était-ce une envie consciente qu’ils expérimentent ces étapes au même rythme ?

Je n’ai jamais trop pensé les choses comme ça… J’ai tout simplement la faiblesse de m’inspirer de ma vie et de mes émotions pour écrire. Donc mes personnages évoluent à peu près au même rythme que moi. Si j’écris encore dans trente ans, ça sera sans doute des histoires de sexagénaires.

Nous nous sommes initiés l’un à l’autre, comme on développe une sensibilité artistique ou une intelligence, dans la remise en cause perpétuelle de nos certitudes. J’ai appris à la connaître, à recevoir son érotisme en ce qu’il a de particulier ; je ne regrette plus les jambes tendues des mannequins, je ne suis plus agacé par ses rires et ses gloussements, je ne souffre plus de sa banalité. J’accepte quelque chose d’incarné, qui lui est propre. Elle affirme une gestuelle, elle a ses automatismes, c’est ainsi qu’elle se démarque. C’est ce qu’elle impose. Ça a fini par prendre. C’est maintenant qu’elle me fascine. [Luc à propos de Maud, Michael Jackson.]

Le Jura intervient comme un fil dans chacun de vos textes, qu’il soit le lieu de la narration ou l’incongruité que porte le personnage en lui (Luc, dans Michael Jackson). Aviez-vous la volonté de « redorer son blason » en le faisant accéder à la possibilité d’être une terre de fiction? 

Là encore, il n’y a pas d’intention, de projet théorique. J’écris à partir des lieux que je connais, des endroits où je vis. C’est donc le Jura parce que j’y suis né et que j’y habite. Mais je n’ai aucune mission à son égard. Être loin de Paris, ce serait un obstacle si je cherchais à côtoyer les milieux culturels ou artistiques français, puisque c’est en effet à Paris que tout se concentre, mais comme je me contrefous de ces milieux, ça ne me pose pas de problème de m’en tenir à distance.


Quelles sont les expérimentations et les thèmes qui vous attirent pour les prochaines étapes ?

La vie en ville et à la campagne, l’amour, la pêche au sandre, toujours un peu la même chose, en fait.

En savoir plus...

Polichinelle
Écrit par Pierric Bailly
P.O.L., 2008
240 pages

Michael Jackson
Écrit par Pierric Bailly
P.O.L., 2011
416 pages

L’Étoile du Hautacam
Écrit par Pierric Bailly
P.O.L, 2016
336 pages

L’Homme des bois
Écrit par Pierric Bailly
P.O.L., 2016
160 pages

Polichinelle et Michael Jackson existent également en Folio (n°5020 et n°5440).