Août 2016. Je suis pour quelques jours à Moguer dans la province andalouse de Huelva, à moins d’une centaine de kilomètres à l’ouest de Séville. La petite ville blanche est calme et charmante — loin, si loin de son prestigieux passé1. Elle a pour moi le poétique avantage d’avoir vu naître — et vivre — l’immense écrivain que fut Juan Ramón Jiménez (1881-1958)2, et de revendiquer partout — rues, places, édifices — son souvenir.

pour Lola

 

Je te porterai, Moguer, dans tous les lieux et dans tous les temps, tu seras pour moi immortel, mon pauvre village, en dépit de ceux qui t'exploitent.

Juan Ramón Jiménez

En 2014, pour célébrer « l’année Platero » — centième anniversaire de la publication du merveilleux Platero y yo (Platero et moi)3, la commune de Moguer éditait un passeport à vocation culturelle qui, dûment estampillé en divers points stratégiques de la ville, permettait au promeneur curieux d’obtenir une édition spéciale de l’œuvre. À ma grande satisfaction, il en restait quelques exemplaires deux ans plus tard. Je pus ainsi me replonger avec délice dans la prose poétique si raffinée de Juan Ramón, après avoir parcouru Moguer en tous sens, sous le soleil et sous la lune. « Si la lune n’existait pas, écrit Juan Ramón, je ne sais ce que deviendraient les rêveurs, car le rayon de lune pénètre de telle manière dans l’âme triste que, bien qu’il la fasse souffrir davantage, il l’inonde de consolation. »

© Thierry Defize

C’est au cours d’une de mes balades nocturnes que je tombai sur la Taberna del libro. L’heure est tardive, la librairie a fermé ses portes. Je me promets d’y revenir. L’adresse se fixe instantanément dans ma mémoire : Calle Juan Ramón Jiménez, 66. M’y revoici le lendemain. C’est José Manuel qui m’accueille. Les lieux sont pittoresques. Il me les fait découvrir, m’offre un délicieux vin de Moguer dans le patio de la maison. Je suis chez moi. Avant de quitter la librairie, où je viens d’acheter un fort beau volume de Juan Ramón4, je propose à José Manuel l’idée d’un entretien. Il accepte aussitôt.

Nous avons pris le temps, mais voici — agrémentée de quelques photos — l’interview, comme une proposition de découverte pour l’été qui arrive.

D’où t’est venue l’idée de la Taverne ?

Parfois, l’on poursuit un rêve et le hasard nous permet de le réaliser. C’est, je crois, ce qui s’est passé dans mon cas. Je caressais depuis un certain temps l’idée d’ouvrir une librairie, sans savoir très précisément comment je mènerais à bien ce projet, quand je suis arrivé au 66 de la rue Juan Ramón Jiménez, en 2008. Et ce qui fut d’abord le bureau d’un ingénieur spécialisé dans les questions environnementales s’est transformé en bureau de libraire, pour devenir ensuite la librairie d’un ingénieur aspirant-écrivain et libraire. Depuis le 22 octobre 2010 à 20 heures 22 — moment de l’inauguration —, un processus créatif continu s’est mis en marche, tant du point de vue professionnel que du point de vue personnel. Il a fini par donner naissance à la Taberna del libro, un lieu où l’on peut acheter des livres mais aussi du vin et beaucoup d’autres choses5.

Parle-moi de la maison et, notamment, de la raison qui t’a poussé à mettre la poésie dans la salle de bains.

© Thierry Defize

Lorsqu’en mai 2010, j’ai renoncé au métier d’ingénieur pour devenir apprenti libraire, il était évident pour moi que le lieu devait conserver son essence, rester cette maison dont une famille de Moguer avait fait le plus accueillant des foyers. C’est en partant de cette idée que j’ai décidé de laisser la maison telle qu’elle était et d’adapter chaque espace aux besoins de la librairie. Je souhaitais en quelque sorte m’installer dans ses murs pour écrire son futur avec des livres. Adapter la librairie à la physionomie de la maison fut tâche aisée et extrêmement naturelle. Le vin a trouvé place dans une chambre, une sélection de livres dans le salon principal, la littérature pour enfants et la section jeunesse dans la chambre du fils unique ; le séjour où trônait la télévision est devenu salon de lecture, et la salle de bain, lieu intime s’il en est, a accueilli les œuvres qui demandent le plus de calme et de silence, à savoir la poésie.

Comment choisis-tu les recueils de poèmes que tu exposes ?

Les ouvrages de poésie qui se prélassent dans la salle de bains de la librairie sont de provenances diverses. Les éditeurs, petits et grands, nous envoient leur propre sélection. Les auteurs qui s’auto-éditent et se distribuent viennent nous parler de leurs livres autour d’un café et nous les laissent en dépôt. Le reste des recueils sont sélectionnés par notre équipe, avec pour mots d’ordre, excellence et singularité — loin de tout mercantilisme.

Comment trouves-tu l’équilibre entre poésie locale et poésie universelle ?

Il est aisé de trouver cet équilibre parce que la poésie locale émane de la poésie universelle. Il serait inconcevable qu’on ne trouve pas, dans notre librairie, les Sonnets spirituels de Juan Ramón Jiménez, à côté du dernier volume du plus célèbre auteur local. Si tu veux que la poésie soit pleinement présente dans ta librairie, il y a des livres intemporels qui doivent s’y trouver.

Quels rapports entretiens-tu avec les poètes actuels d’Andalousie et d’ailleurs ?

© Thierry Defize

L’Andalousie a toujours été une terre de poètes, et aujourd’hui encore, nombreux sont les écrivains andalous qui se laissent séduire par la poésie et sa capacité à transmettre des émotions. Aussi l’Andalousie offre-t-elle une grande diversité de voix poétiques singulières, masculines et féminines. La salle de bains est pleine de leurs ouvrages, en particulier de ceux des auteurs de Huelva. Notre province a vécu ces dernières années un véritable boom poétique que de nombreux projets éditoriaux ont réussi à canaliser en publiant ces nouvelles signatures. Je citerai ici, parmi d’autres, des poètes tels que Francisca Alfonso, Daniel Salguero Díaz, Bárbara Grande Gil, Mar Domínguez, Enrique García Bolaños, José Ángel Garrido, Aurora Revolver, Julio Moya…

J’imagine que, toi aussi, tu écris de la poésie : comment te situes-tu (ou non) par rapport à la tradition poétique espagnole ?

Quiconque a quelque chose à dire peut écrire de la poésie, et je suis du nombre. J’aime écrire sur ce que je vois, ce que j’entends, ce qui me bouleverse. Je peux même dire que je me sens bien dans l’écriture et que j’y prends du plaisir. Je me vois plutôt comme un explorateur, plongé dans un processus de recherche permanente de mon identité d’écrivain. J’espère qu’il en sera toujours ainsi.

Pourrais-tu décrire le « lecteur client » idéal ?

Je crois qu’il n’y a pas de client idéal. Par contre, il y a un lecteur idéal. Les librairies devraient moins se préoccuper de vendre et de fidéliser la clientèle, et bien davantage de découvrir chaque jour de nouveaux lecteurs. C’est seulement comme ça qu’elles pourront devenir des lieux de résistance culturelle. Le libraire ne doit pas se préoccuper de l’impact sur son chiffre d’affaires de groupes comme Amazon. Il doit faire en sorte que les lecteurs franchissent sa porte. La plus belle chose qu’une librairie puisse offrir à la société, ce ne sont pas ses ventes mais une communauté d’individus convaincus que la lecture peut changer le monde.

Ouvrir une librairie qui propose une large sélection de poésie est un défi. Celui-ci est-il plus facile à relever dans la ville « poétique » de Moguer ?

Je ne pense pas qu’il se vende davantage de poésie à Moguer parce que notre ville a eu l’immense chance de voir naître Juan Ramón, prix Nobel de littérature et Andalou universel. Pour toutes les librairies du monde, le grand défi est de proposer les livres les plus importants, un peu comme une banque universelle de semences. Il y a des recueils de poésie qui ne peuvent être absents d’aucune librairie. Impossible d’imaginer une librairie sans une bonne sélection de poésie. La question du lieu n’est pas la plus importante.

© Thierry Defize

Quelle relation entretiens-tu, comme lecteur, avec Juan Ramón Jiménez ? Laquelle de ses œuvres t’a le plus marqué ?

Quand on naît et quand on vit à Moguer, qu’on le veuille ou non, on a Juan Ramón dans le sang. Les rues, les places, les monuments, les hôpitaux, les écoles… tout porte sa trace. Il est partie intégrante de Moguer. Impossible de te promener ici sans tomber sur un vers de lui à l’endroit le plus inattendu. Pour cette raison, c’est sans doute Platero et moi qui m’a le plus profondément touché. De toutes ses oeuvres, c’est celle qui te permet le mieux de voir le Moguer d’hier et d’aujourd’hui à travers le regard de Juan Ramón — et de l’âne Platero.

Pourrais-tu choisir l’une des proses poétiques du recueil pour Karoo ?

EL MORIDERO

Tú, si te mueres antes que yo, no irás, Platero mío, en el carrillo del pregonero, a la marisma inmensa, ni al barranco del camino de los montes, como los otros pobres burros, como los caballos y los perros que no tienen quien los quiera. No serás, descarnadas y sangrientas tus costillas por los cuervos — tal la espina de un barco sobre el ocaso grana —, el espectáculo feo de los viajantes de comercio que van a la estación de San Juan, en el coche de las seis; ni, hinchado y rígido entre las almejas podridas de la gavia, el susto de los niños que, temerarios y curiosos, se asoman al borde de la cuesta, cogiéndose a las ramas, cuando salen, las tardes de domingo, al otoño, a comer piñones tostados por los pinares.

Vive tranquilo, Platero. Yo te enterraré al pie del pino grande y redondo del huerto de la Piña, que a ti tanto te gusta. Estarás al lado de la vida alegre y serena. Los niños jugarán y coserán las niñas en sus sillitas bajas a tu lado. Sabrás los versos que la soledad me traiga. Oirás cantar a las muchachas cuando lavan en el naranjal, y el ruido de la noria será gozo y frescura de tu paz eterna. Y, todo el año, los jilgueros, los chamarices y los verderones te pondrán, en la salud perenne de la copa, un breve techo de música entre tu sueño tranquilo y el infinito cielo de azul  constante de Moguer.

(Platero y yo, XI)

LE POURRISSOIR

Si tu meurs avant moi, mon Platero, la charrette du crieur public ne t’emportera pas vers l’immense marais ni vers le ravin du chemin des monts, comme les autres malheureux ânes, comme les chevaux et les chiens qui n’ont personne qui les aime. Tu n’offriras pas, avec tes côtes ensanglantées et vidées de leur chair par les corbeaux — telle la carcasse d’un bateau sur l’écarlate du couchant —, ce hideux spectacle que voient les voyageurs de commerce qui se rendent à la gare de San Juan par la voiture de six heures ; et tu ne feras pas non plus, tout gonflé et rigide au milieu des clovisses pourries du fossé, l’effroi des enfants qui, téméraires et curieux, se penchent au-dessus du raidillon en s’agrippant aux branches, quand ils sortent, par les dimanches après-midi d’automne, manger des pignes grillées dans les pinèdes.

Vis sans te soucier, Platero. Je t’enterrerai au pied du grand pin rond du jardin de la Pomme de pin que tu aimes tant. Tu reposeras au bord de la vie allègre et sereine. Les garçons joueront et les filles coudront sur leurs chaises basses auprès de toi. Tu connaîtras les poèmes que la solitude m’apportera. Tu entendras chanter les plus grandes quand elles lavent dans l’orangeraie, et le bruit de la noria sera la joie et la fraîcheur de ta paix éternelle. Et, toute l’année, les chardonnerets et les verdiers te tresseront, dans la santé sans faille des plus hautes branches, un petit toit de musique entre ton sommeil tranquille et le bleu constant du ciel infini de Moguer.

(Platero et moi, XI, traduction de Claude Couffon)

Comment pourrais-tu améliorer la Taverne ?

Une librairie n’est pas seulement un endroit où l’on achète des livres ; c’est aussi une maison qui accueille le lecteur, un endroit où il peut, tout à son aise, fouiller les étagères ou parler littérature avec le libraire. Tous nos efforts vont dans ce sens. Il faut que les lecteurs qui entrent dans la Taverne s’y sentent comme chez eux. Par ailleurs, nous nous sommes lancé un autre défi pour les années à venir : faire découvrir, grâce à internet, les livres que nous jugeons indispensables et singuliers — à commencer par ceux qui ont un rapport avec Juan Ramón Jiménez, notre prix Nobel de littérature — aux lecteurs qui vivent loin d’ici.

As-tu un message à transmettre à tes futurs visiteurs belges ?

Je dirai une seule chose aux lecteurs de Karoo. Qu’ils ne manquent pas de visiter Moguer au moins une fois dans leur vie, qu’ils mettent à profit le temps qu’ils passeront ici pour découvrir la ville en profondeur, parce que l’expérience sera inoubliable. Rendez-vous à Moguer, rendez-vous à la Taberna del libro.

En savoir plus...

La Taberna del Libro
Calle Juan Ramón Jiménez, 66, 21800 Moguer, Huelva, Espagne

http://latabernadellibro.blogspot.be/


  1. C’est au couvent de Santa Clara, en plein centre de la ville, que Christophe Colomb prêta serment de loyauté aux Rois Catholiques. La Niña — d’abord nommée Santa Clara —, l’un des trois célébrissimes vaisseaux des conquistadores, fut construite dans l’ancien port de Moguer en 1488. 

  2. Juan Ramón Jiménez est l’un des grands poètes du XXe siècle. À la fois multiple et formidablement singulier, marqué par le romantisme de Bécquer, le symbolisme français, le modernisme de Darío, mais aussi par les grands poètes anglo-saxons — de Shelley à Yeats —, profondément mélancolique et musicien, il est l’auteur d’une œuvre en constante mutation, d’une sensibilité exacerbée, hantée par l’angoisse métaphysique, par l’exigence de perfection formelle, par la quête insatiable de la beauté comme vérité immanente du poète et du monde. De cette œuvre immense qu’il ne cessera de reprendre et de retravailler tout au long de sa vie, quelques livres existent en français, en particulier chez José Corti. Signalons aussi, chez Aubier, une édition bilingue des Sonnets spirituels, par Bernard Sesé. Quant à Platero y yo, il a été admirablement traduit par Claude Couffon (Seghers). L’édition comporte une jolie postface de Jean Giono, où l’auteur de Colline évoque la vie et l’œuvre de Juan Ramón, insiste sur la tristesse fondamentale du poète, sur ce qu’il appelle sa mélancolie luciférienne, et laisse trace circonstanciée de ses propres déambulations dans les rues de Moguer.  

  3. Platero y yo (Platero et moi) est l’œuvre la plus célèbre de Juan Ramón, et l’une des plus lues de toute la littérature hispanique. Suite de courtes proses poétiques d’un extrême raffinement stylistique, elle nous offre en quelque sorte le journal intime du poète, accompagné de son âne Platero — son confident, son frère, jusqu’à la mort et au-delà. Incipit — en trois lignes, le charme opère :
    Platero es pequeño, peludo, suave; tan blando por fuera, que se diría todo de algodón, que no lleva huesos. Sólo los espejos de azabache de sus ojos son duros cual dos escarabajos de cristal negro.

    Platero est petit, poilu et doux ; si doux à l’extérieur qu’on dirait qu’il est entièrement en coton, qu’il n'a pas d'os. Seuls les miroirs de jais de ses yeux sont durs comme deux scarabées de verre noir.

    L’âne et le poète parcourent Moguer en tous sens, attentifs grandement aux gens et aux bêtes, à la nature et aux saisons, aux choses belles et aux choses dures de la vie à Moguer, ville andalouse universelle. 

  4. Il s’agit de l’édition critique (avec fac-similé), aux éditions Akal (2008), de Dios deseado y deseante (Animal de fondo), œuvre majeure et vertigineuse. 

  5. Les parents de Juan Ramón furent eux-mêmes négociants en vins.