Dans un roman paru en août chez Gallmeister, James McBride décrit, à travers les yeux d’un gamin rescapé, l’histoire du controversé John Brown (1800-1859), mort de s’être donné pour mission d’éradiquer l’esclavage.

L'Oiseau du bon Dieu (The Good Lord Bird) a, dès sa parution aux États-Unis, connu un grand succès. On doit s’en réjouir, tant le sujet abordé par James McBride est encore délicat aujourd’hui (on se souviendra de la récente polémique autour du drapeau confédéré en Caroline du Sud). Se gardant de l’écueil facile des bons sentiments, le livre, qui ne prétend à aucun moment au titre d’essai, mérite entièrement le National Book Award qui lui a été décerné en 2013.

james-mc-brideL’oiseau du bon Dieu, c’est un oiseau solitaire, dont les plumes porte-bonheur jalonnent le récit, comme des signes envoyés par le Ciel pour conforter John Brown et sa bande d’abolitionnistes de la justesse de leur combat. L’oiseau du bon Dieu, c’est peut-être aussi le Vieux Brown lui-même, profondément seul malgré la compagnie des quelques hommes qui l’ont rejoint, sorte d’émissaire céleste incarnant la volonté divine de libération des esclaves au nom de l’égalité entre tous. L’oiseau du bon Dieu, c’est peut-être enfin Henry Shackleford — surnommé l’Échalote depuis l’instant où « elle » a englouti l’échalote porte-bonheur du Vieux, devenant à son tour porte-bonheur —, un esclave de douze ans que John Brown prend sous son aile, et pris à tort pour une fille tout au long des trois années passées en sa compagnie dans les plaines de l’Amérique. Mais ce n’est pas le seul quiproquo qui encadre cette rencontre : John Brown est en effet persuadé que « Henrietta », comme d’ailleurs selon lui tous les Noirs d’Amérique, attendait impatiemment d’être libérée et de prendre part à la lutte contre l’esclavage. Bien entendu, la vérité est tout autre : Henry est plutôt « content » de son statut d’esclave. Disons plutôt qu’il n’a jamais rien connu d’autre et que, jusqu’alors, il n’a surtout jamais connu la faim. Se considérant comme prisonnier de l’abolitionniste, il n’aura de cesse de nourrir des projets d’évasion pour enfin connaître la liberté, qu’il n’associe certainement pas à la vie rude dans les plaines. Chaque tentative sera l’occasion d’un malentendu supplémentaire : le Vieux croit dur comme fer (et les croyances du Vieux, c’est quelque chose, lui qui passe des heures entières à prier Dieu et qui cite la Bible à tout bout de champ) que l’Échalote ne supporte pas l’inactivité et cherche à se battre et à œuvrer à la libération de ses frères de couleur. Il faut dire qu’Henry, malgré la façon dont il est obligé de s’affubler pour que dure la supercherie, s’attache à John Brown, sans s’en rendre compte. Contrairement à ce qu’il pense, il n’a en fait pas vraiment envie de fuir. D'ailleurs, où irait-il ?

Le roman, présenté comme les mémoires d’Henry, connaît quelques longueurs, probablement en partie imputables au genre même, qui autorise des allers-retours dans les souvenirs avec quelques redites inévitables. Le texte fonctionne en effet par « cycles » : le Vieux élabore pendant des mois des stratégies, le camp se met en route, l’Échalote guette le moment de s’enfuir sans jamais y parvenir, le groupe connaît des désertions et des trahisons, le Vieux connaît des revers de fortune, il établit son camp, puis tout recommence. Certains passages semblent donc un peu redondants, n’apportant pas grand-chose ni du point de vue de l’histoire ni du point de vue de la construction des personnages. Mais l’Oiseau du bon Dieu, c’est surtout un roman d’une grande force, qui aborde une période de l’Histoire aussi sombre que compliquée. Il présente l’immense avantage de montrer comment l’Histoire se fait, parfois à l’insu ou contre ceux qui la font, sur base de malentendus et de ratés. Bien entendu, l’Histoire n’a rien de téléologique (John Brown ne serait pas d’accord avec cette affirmation), mais c’est ce qui rend belle et forte l’histoire de ce roman, le fait de montrer à quel point les protagonistes ignorent, sur le moment et par manque de recul, le mouvement général dans lequel s’insèrent leurs actions. De souligner aussi comment la même action peut ne pas avoir l’effet escompté, voire même avoir l’effet inverse, si elle arrive trop tôt ou trop tard.

Le roman a beau concerner la période pré-abolitionniste, il est d’une incroyable actualité, et plus encore depuis quelques semaines. Imitons John Brown, personnage historique et légendaire, dont la mort a inspiré la chanson John Brown’s Body, qui deviendra l’un des hymnes nordistes de la guerre de Sécession, et résistons de toutes nos forces à ceux qui veulent nous faire croire que la race blanche est la plus pure.

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James McBride L’Oiseau du bon Dieu Traduit de l’anglais (États-Unis) par François Happe Gallmeister, 2015 448 pages