Gudule. Je ne connaissais pas. Ou plutôt. Si. Le nom m’avait interpellé, rassasiant mon fils des Contes et Légendes de chez Nathan. Lu son nom dans la collection, dans un sous-tiroir consacré à des histoires de sorcières. Interpellé car… Gudule, pour un Bruxellois… Notre sainte patronne, qui a donné son nom à notre cathédrale.

Gudule ? J’avais sourcillé mais pas poussé plus loin, formaté gréco-romain, de L’Odyssée aux Douze Travaux. Mais les sorcières ! Une Coccinelle au milieu des Rolls et des Mercédès de la Culture.
Gudule, donc, m’est tombée dessus par hasard. L’envie de découvrir un éditeur qui se consacrait au fantastique, qui osait, qui lançait des auteurs francophones, qui osait. Là aussi un nom qui interpellait. Bragelonne ! Un effluve du grand Dumas, l’aventure magnifiée par une plume chevaleresque, des embruns d’héroïsme et de nostalgie, le cœur qui s’exalte, qui chavire et qui saigne.

Gudule-portrait

Gudule, qui signe aussi Anne Duguël, est née à Bruxelles en 1945 et vit aujourd’hui à Paris. Elle a été journaliste et a beaucoup voyagé (5 ans au Moyen-Orient, l’Amérique du Sud, les Antilles…). Son premier ouvrage n’a été publié qu’en 1987, mais elle s’est rattrapée. Aux antipodes des poses de sa compatriote Amélie Nothomb, qui s’obstine à nous offrir annuellement, à date fixe, son light menu, elle s’est jetée à corps (et âme ?) perdu(s) dans le puits abyssal (et infernal ?) de la création, accumulant les écrits sombres et palpitants. Des dizaines, que dis-je ?, des centaines de nouvelles et romans. Une œuvre véritable, mais loin des projecteurs médiatiques. Parce que publiée dans un inframonde, la littérature de jeunesse, le fantastique, le policier, l’horreur. Et pourtant… Et si Gudule était LA grande auteure belge ?

Le club des petites filles mortes, c’est un titre générique. Il s’agit du volume 1 d’une intégrale, et celui-ci comporte 8 romans.

Dancing Lolita. C’est le premier récit qui vous percute, un inédit, comme un bonus track sur un DVD. J’ai dit percute. Car, quelques lignes, à peine, et… Paf ! Ça raconte ferme et précis, vous êtes sur les lieux, vous voyez, vous sentez, et ça bouge, ça grouille. L’écriture est décontractée mais inventive, on en savoure la trace tout en se laissant happer par les événements, à mille coudées des narratifs plumitivement asexués mais tout autant de ces écrivains qui assemblent les mots et les idées comme on pratique le culturisme. Le culturisme littéraire, un débat à ouvrir. Hum… On pourrait déjà arrêter la critique. Que voulez-vous de plus ? Un auteur complet, c’est-à-dire romancier et écrivain, qui crée de la vie, qui vous y accroche. Y en a-t-il tant par ces temps dévastés, entre les fourgonnettes d’autofictions nauséeuses et celles des thrillers frelatés, formatés ? Mais encore ? Eh bien, disons qu’ici le fantastique est minimaliste, un accent de science-fiction, qui réside dans le temps du récit, un futur proche. Oh, il n’est pas question de mille et un gadgets, ou de décors high tech. Non, le monde qui nous occupe est celui d’un roman policier, avec des bars glauques, des drogués, des prostituées, des réseaux… Mais il y a le Juvénal, un produit qui permet de rajeunir. Ce qui transforme la société et les rapports. Car une population de faux enfants, leurs appétits sexuels décuplés par les effets secondaires de la drogue, se jettent dans les bras des… pédophiles ! Ce qui n’évacue pas le problème, car le pervers, le vrai, n’a de joie que dans la torture infligée à l’innocence. Dans cet univers de confusion (qui sont les vrais et les faux jeunes ?), déstabilisante malgré le renversement amusant (ce sont les aînés qui bourdent), l’histoire va s’arc-bouter autour de deux trajectoires. Celle d’un écrivain, Abel Féval, un héros de la croisade pour une vieillesse naturelle, qui tente de retrouver la mère qui l’a abandonné, une Juva (surnom des vieux qui se piquent). Celle d’une fillette de 11 ans, qui a fui un beau-père violeur et veut retrouver le village, la maison de sa grand-mère, le paradis perdu en somme. Il y aura des convergences pressenties et de sacrées surprises, on va bifurquer vers un road movie attachant, avec des investigations, un tueur à gages aux trousses des héros, etc. Mais c’est quand on se croit en terrain connu, que l’intrigue se fait la plus classico-policière possible que le sol, soudain, se met à trembler sous nos pas… Et si… ? Et si l’auteure, cette madrée, nous menait en bateau ? Si les apparences…

Dans Entre chien et louve, la qualité monte d’un cran. Le début est formidable. À la Poe, style Le puits et le pendule : « D’abord, ouvrir les yeux. Mes paupières sont lourdes, lourdes. Du plomb. Mais, tant que je n’aurai pas levé ce volet m’isolant du monde extérieur, je resterai en proie à moi-même. Englouti dans mon bourbier intérieur, dans les sables mouvants d’une semi-inconscience qui m’aspire vers le néant, et dont j’ai le plus grand mal à m’extraire. […] Que m’est-il arrivé ? Pourquoi cette errance aux frontières du non-être ? Suis-je malade ? Blessé ? Dans le coma ? Sous anesthésie ? Mourant, peut-être ? […] Et d’abord, qui suis-je ? Impossible de m’en souvenir… » Le roman alterne deux fils narratifs, l’un très mystérieux, évoque une recherche d’identité, l’autre s’attache aux faits, gestes et paroles d’une vieille femme, Astrid, qui vit seule après la mort récente de son mari. Le quotidien et la psychologie se mêlent au fantastique et au thriller, avec, en arrière-plan, une critique du colonialisme et de l’égoïsme humain, des limites de notre perception. Mais le récit ne cesse de se transformer. Il louvoie bientôt vers la guimauve sentimentale, le fantastique vire au rose hollywoodien, avec un animal héroïque et attendrissant, un Rintintin, un Beethoven. Mais, déjà, il y une ombre derrière un volet, une menace latente et énigmatique, qui pousse Astrid à se claquemurer. Le lecteur remarque que la maison est perdue au fond de la forêt ardennaise, que la veuve est une Congolaise qui attire la malveillance des autochtones. Dans un troisième temps, la pente narrative se fait savonneuse et nous glissons, de révélation en révélation, au gré des pensées du… chien et des paroles de sa maîtresse, vers un fantastique de plus en plus sombre et poisseux, l’horreur même. Une horreur qui jaillit hors de la nuit, comme elle s’exhale aussi du passé des protagonistes.
Disons-le. Ce roman est un petit bijou, magnifiquement écrit, narré et architecturé, l’auteure vous prend par la main mais finit par vous la tordre. Et on appréciera la belgitude revendiquée à mille endroits, en admirant qu’elle ne soit en rien réduction mais passerelle vers un plongeon plus profond, plus viscéral, vers un Grand Noir universel.

Dans La gargouille, une femme se balade la nuit derrière les tours de Notre-Dame, à Paris. Un crachin, un grondement de tonnerre. Des images de vieux films de la Hammer défilent dans nos têtes. Et on ne se trompe pas. Un cri. « Quelque chose vient de lui bondir dessus. Quelque chose aux prunelles flamboyantes, aux crocs aigus comme des éclairs blancs […]. » Tandis qu’elle lutte contre la mort, la femme voit approcher une silhouette enveloppée d’une houppelande, la reconnaît et se devine perdue. Clap sur le prologue. Le récit proprement dit commence avec Claire, une quinquagénaire, qui a ressenti une envie irrésistible de fouiner dans ses vieilles photos et mis la main sur un cliché des années 50. Stupeur ! Les fillettes de sa classe y arborent des visages incongrus, avec leurs traits actuels, le ravage des ans. À part elle-même. Et il y a des trous aux emplacements de trois personnes, dont l’une a été assassinée. Claire contacte une vieille camarade, Gigi. Dont la photo présente les mêmes caractéristiques. Et les deux de se lancer sur la piste des anciennes condisciples. Et des souvenirs. Que s’est-il passé à l’époque, dans cet horrible pensionnat installé dans un couvent du XVe siècle ? Et que se passe-t-il aujourd’hui ? Une hallucination collective, névrotique ? Parce qu’elles sont les seules pour lesquelles les photos ont vieilli, qu’il pourrait s’agir d’un besoin impérieux de se revoir ? Ou il y a autre chose, lié à un passé ténébreux ? Passé une remarquable mise en place (et un clin d’œil au Portrait de Dorian Gray), ce roman va basculer dans le gothique et le gore. Cryptes et gisants, cérémonies nocturnes, spectre et monstres, Satan… À couper le souffle. Mais Gudule, ici, appartient à un genre précis, elle se circonscrit. Quoique. Son exploration des perversités enfantines, à elle seule, vaut le détour.

Et nous voici déjà à La petite fille aux araignées. La narratrice est une fillette internée dans un asile psychiatrique à la suite d’un mystérieux traumatisme, aphasique, recroquevillée sur sa complicité avec le mongolien Gogol et un étrange élevage d’araignées, fermée à toutes les tentatives du docteur… Quiquequoi. La langue est délicieuse : « Il fait noir dans ma tête », « un sourire plein de dents », etc. Mais l’histoire ? À travers les pensées de Miquette, nous allons retourner en arrière, quand elle vivait heureuse auprès d’une mère adorée, jeune et belle. Il y avait la présence encombrante d’une vieille tante, qui tournait autour du duo, égocentrique, obsédée par l’idée de rajeunir, de plaire. Or un acupuncteur vietnamien a entrepris sur elle une cure de jouvence, or la mère, traitée par le même praticien pour des insomnies, a commencé à s’affaiblir, vieillir. Et si… ?

Dans Mon âme est une porcherie (ce titre !), la narratrice est une fois encore une petite fille à laquelle la vie n’a pas fait de cadeau. Une laideur extrême, des parents irresponsables, des camarades hostiles, une foule d’événements dramatiques… Son seul réconfort ? Sa relation avec la peluche rouge de l’enfant-mannequin Jennifer, sa voisine. Un cochon. Qui devient son seul ami, son confident, son… amant. Et qui semble agir pour la protéger. Très violemment. Mais… Réalité ou fantasme ? On admirera ici la description de l’éveil de la sexualité chez une fillette et sa valeur-refuge.

Petite chanson dans la pénombre est narrée par… un esprit, niché dans une étable où se sont joués deux drames sanglants. Mais voilà qu’une famille parisienne rachète les lieux et s’y installe. Comment vont s’entrecroiser le présent et le passé ? Qui était cette petite Jeanne dont la vie a basculé des décennies plus tôt, une certaine nuit de fête foraine, quand l’alcool et les provocations d’une copine trop délurée avaient allumé gens du voyage et paysans du coin ?

La baby-sitter nous présente la confrontation entre des enfants et une jeune fille, venue les garder un long week-end. Au premier coup d’œil, la ravissante Lucie a séduit Cyril et Violette, des jumeaux. Mais, très vite, la mécanique se grippe. Car la baby-sitter ne peut s’empêcher de raconter des histoires effrayantes et, surtout, elle les mime avec tant de conviction qu’elle en terrifie les angelots. Qui vont réagir. Et on est dans la montagne cévenole, loin de toute habitation… Un cadre qui a déstabilisé Lucie, faisant remonter la lave de souvenirs enfouis.

Repas éternel commence dans une ambiance très british, mais le récit appelle vite d’autres réminiscences, du Big Brother d’Orwell au V comme Vendetta d’Alan Moore ou au film Soleil Vert. Oui, nous sommes dans le futur, dans une société mise en coupe réglée par un pouvoir totalitaire abject. Une foule qui ressemble aux moutons de Panurge, des milices ultra-violentes, des rafles régulières (contre les handicapés, les vagabonds, les jolies filles, etc.)… Un groupe de nantis a pris le train, une sorte d’Orient-Express, et se dirige vers un somptueux hôtel, digne de la Riviera des temps jadis. Un vieux général et un lord, l’épouse d’un joaillier, une veuve qui a accumulé les maris (disparus) et les procès, un prélat accompagné d’une communiante qui n’en finit pas de tousser, une femme qui tente d’allaiter un enfant… mort. Qu’est-ce qui les a réunis ? Pourquoi ces relents d’angoisse, ce malaise ? Un deuxième récit s’attache aux pas d’une bande de résistants urbains, le contrepoint des voyageurs du train. Une jeune femme revient parmi eux, ayant échappé au harem du monstrueux Big Butcher, le ministre de l’Intérieur. Mais elle a été suivie. La menace fond sur les paumés héroïques.

Huit romans, donc, pour ce premier volume. Qui explorent, et avec quelle maestria, quelles envolées plumitives, les angoisses de l’enfance et les dysfonctionnements psychiques. Le tout dans des décors de cauchemars, dans des récits enlevés, captivants, superbement tissés, empreints d’une perversité jubilatoire, où le fantastique et l’horreur se teintent d’humour noir et d’érotisme, mais où l’émotion, surtout, n’a de cesse de nous remuer.

Bonheur de lecture. Admiration. Profonde.

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Le club des petites filles mortes

Écrit par Gudule
Roman
Bragelonne, 2008,L’Intégrale des romans fantastiques, volume 1,
670 pages