L’Anagramme des sens, mine de rien, est déjà le cinquième livre de Sylvie Godefroid, qui a d’abord eu une activité luxuriante comme poétesse. Avant de verser dans un registre téméraire, celui de l’autofiction.

La quatrième de couverture annonçait un roman. Un roman. Un genre littéraire jadis défini par son aspect narratif (pour le différencier de la poésie, par exemple) et fictionnel (pour le différencier de la biographie, de l’essai, de l’étude), sa longueur (relative, pour le différencier de la nouvelle ou du conte). Le roman était donc le terrain d’élection de l’imaginaire, des développements de situations et de personnages, une question d’intrigue aussi, de structuration.

Jadis. Car le genre a implosé, explosé. Été détourné pour le meilleur ou pour le pire. Et pourquoi pas ?

Préambule. Pour définir le cadre dans lequel va s’inscrire notre lecture. Avec deux appréhensions possibles. Soit on ne connaît pas l’auteure et on croit lire un roman biographique centré sur Ana, la narratrice, un roman du je très intime1. Soit on la connaît, ce qui est mon cas, et on sait, dès le départ, qu’on est dans l’autofiction2. Ana = Sylvie.

Tentons de remiser tout a priori. Pour la personne, qu’on apprécie. Contre le genre, qui nous inspire une grande défiance.
On entre très facilement dans l’ouvrage. La narration est aisée, agréable. Le style est celui d’une poétesse s’aventurant en roman. La vivacité déserte l’intrigue pour investir la langue, la narration des mille et une aventures d’une âme en quête. Il y a surtout ce travail constant pour réinventer l’utilisation des mots, créer de nouvelles images. Peu de place au banal, au commun. Sans qu’on ne tombe jamais dans le pédant, le complexe.

Mise en abyme dès le premier chapitre :

Je veux me raconter, moi qui ne me suis jamais perdue dans les fonds marins d’un journal intime. Mais une urgence perceptible l’exige. J’ai le moral en novembre. Le cœur en bord de mer, perché sur les escarpements d’un émoi tourmenté. Le naufrage des sens ne se fera plus attendre très longtemps. Il est niché, quelque part, aux commissures de mes lèvres ouvertes. De toute ma vie, ce sera ma première véritable escale. Une escale en nostalgie. En mélancolie. Je n’ai jamais pris de temps pour moi. La traversée s’annonce dès lors authentique. Profonde. Vraie. Le voyage est entrepris. Le bateau d’Ana a pris l’eau.

Le pitch ? Le journal d’Ana (sur un an, de juin 2010 à juin 2011), une jeune femme de trente-sept ans, qui en est déjà à son troisième couple, qui a deux enfants et un métier qu’elle adore (elle couve, avec une affection maternelle, les écrivains d’une société de droits d’auteurs, organise des évènements culturels). Une Ana en quête d’elle-même, de mutation, de progression. Qui voudrait remettre de l’ordre dans sa vie. Entre une saison (cette jolie manière de nommer un cycle de vie accroché à une personne) qui s’étiole et une autre, virtuelle, qui s’affirme, s’effiloche, resurgit. Entre ses contradictions. Excellente manager de la vie des autres mais éternelle adolescente tourneboulée par des humeurs, des rêves, des aspirations complexes. Consciente de ses capacités de séduction mais des réticences, tout autant, qu’inspirent ses formes (très) rondes.

Ana va donc se confronter aux préjugés normatifs (ses kilos excédentaires), aux différences culturelles (ses saisons 2 et 3 sont maghrébines, musulmanes), aux avis contrastés des amis/conseillers (l’une pousse à concrétiser au plus vite la connexion virtuelle, un autre y voit le plus grand danger), à ses aspirations contradictoires :

Plusieurs femmes s’affrontent en moi.
La mère ne veut rien perturber, elle tient à son équilibre, à celui de ses enfants, de sa famille. L’amoureuse s’accroche aux souvenirs, de plus en plus lointains, de sa complicité avec son mari. Elle sait que l’été peut parfois surgir au cœur des plus sombres hivers. Elle veut y croire encore. L’auteur est friand de nouvelles émotions. Elle glisse sur toutes les vagues de la vie, remonte le courant de tous les fleuves des sens.

Une Ana qui donne parfois l’impression d’avoir une idée élevée d’elle-même, de ce qu’elle doit accomplir. Mais qui bascule tout aussi régulièrement dans une détestation de soi :

Je m’appelle Ana et je ne m’aime pas.

Phrase assassine. D’elle-même. Qui revient comme un leitmotiv. Mais. Cette oscillation n’est-elle pas l’apanage de beaucoup d’entre nous ? Humain, trop humain ?

Une Ana pleine d’humour morose, qui nous raconte les heurs et malheurs de la vie quotidienne. Tout ce qui heurte une sensibilité trop écorchée. Le velours, les orteils, la barbe ou la moustache, les montres, les frigos, la mer, les casquettes, la foule, le désordre… Mais, plus sérieusement, les difficultés de l’interconnexion. Avec soi, les autres, le monde.

Parviendra-t-elle à s’extirper du marasme personnel ? Grâce aux séances d’hypnose qu’elle a commencé à s’imposer pour aller à la rencontre de ses blocages, de ses mystères ? Y a-t-il une autre saison en attente (Emré ? Joe ? Maurice ? Toine ?) ? Saura-t-elle l’appréhender ? Élaguer ce qui est mort, s’abandonner au vivant ? Quelle sera l’image finale qui nous apparaîtra ?

Il y aura évidemment des réticences face à cette autobiographie à peine déguisée d’une jeune femme de moins de quarante ans. Certains asséneront qu’elle n’a encore rien accompli et que, dès lors, raconter sa vie… D’autres insisteront sur les jugements portés sur son entourage. Souvent flatteurs, parfois dépréciateurs. Certains seront effarouchés par le second fil du livre, qui consiste à entrelarder l’autofiction d’interventions de tous ceux/toutes celles qui croisent Ana/Sylvie. Ses ex-maris, des amis ou amies, des collègues, son fils… Surtout que ces textes ne peuvent être, nécessairement, que des supercheries littéraires (assumées). On ne sait s’ils partent d’une interview du présumé locuteur mais on peut en douter, on est surtout sûr qu’ils sont l’objet d’un relooking… par la personne qu’ils sont censés éclairer à partir d’un autre point de vue. Or on peut par exemple lire :

[…] Ana n’est pas une extraterrestre. C’est un grand auteur ancré dans notre réalité et ses personnages sont aussi réels que vous et moi. Les histoires qu’elle raconte avec tant de talent ne peuvent que vous toucher. Si vous entrez dans son monde, vous ne pourrez plus en sortir. C’est une voie sans issue. […] Ana est une terrestre extra. […] Elle jongle avec les mots et avec les maux de ses personnages comme personne ne le pourrait. […] Ana est modeste comme tous les grands écrivains peuvent l’être. (NDLA : sic !)

L’entreprise est pour le moins troublante et met parfois mal à l’aise.
Mais. Trois réflexions viennent contrebalancer l’avis des grincheux.

La première.
Sylvie Godefroid, dans la vie réelle, passe son temps non pas à parler d’elle mais à s’occuper des autres, c’est-à-dire son cheptel d’artistes/écrivains. Elle leur consacre des articles, les invite à des présentations publiques où elle s’efface, présentant brièvement avant de laisser à d’autres l’animation ou la lecture d’extraits, etc. Bref, une vie pro tout entière au service d’autrui.

La deuxième.
L’Art, le véritable, doit… troubler, inquiéter, déstabiliser. Ne pas conforter mais interroger, remettre en question, susciter des réactions. Mais. C’est tout ce qu’Ana accomplit !

La troisième.
Sylvie ne fait pas semblant, elle ne dissimule pas l’autofiction, elle cite des noms authentiques (sans doute ceux-là ont-ils donné leur aval), ne transpose rien donc ne déguise rien. Bref, elle est sincère, authentique.

Mon impression ? À tort ou à raison. Je songe à une femme qui aurait des problèmes avec son corps et qui décide un jour de s’exposer sur une plage de naturistes pour en finir avec ses complexes ou les affronter, les tordre. Il y a là du narcissisme ? Oui. Et alors ? Car nous sommes tous in fine narcissiques, ou quasi, mais peu, très peu osent l’avouer, osent en jouer, osent lutter.

Être narcissique, somme toute, n’est rien. Qu’être humain, banalement humain. Mais est-on dans la pathologie, la perversion ou le mauvais goût si on revendique, si on expose aux yeux de tous… tout en démontrant qu’on s’intéresse au monde dans lequel on vit, tout en se remettant en question, en confessant ?

À ce stade de réflexion, je me dis qu’il en faut du courage, pour se livrer corps et âme au su de tous.

Mais. Me dira-t-on. Cela a-t-il un intérêt ? Pourquoi un tel livre ? Eh bien, je crois que l’autofiction, en général, peut, répondre à deux besoins ou deux nécessités. On tente d’y voir clair en soi. Un démon mis sur papier est déjà identifié, il perd de sa magie, de son pouvoir. C’est une forme d’analyse. Un combat personnel. On laisse un témoignage à ses proches. Qui l’on est. Ce qu’on regrette, ce qu’on souhaiterait.

Très bien. Soit. Mais. Faut-il en arriver à un livre publié ?

À mon avis, oui. Car cet ouvrage offre le plaisir des mots et des phrases. Plus encore, il permet à de nombreuses personnes de reconnaître des sensations, des manques, des échecs, des aspirations. De les lire, on se sent moins seul, on se sent d’une communauté, on peut espérer rencontrer ces âmes-sœurs qui parcourent le livre. Autant de tuteurs de résilience, petits ou grands.
Autrement dit, Sylvie/Ana écrivent pour elles. Mais pour beaucoup d’autres aussi. Et le chemin, pour irritant qu’il puisse être pour certain(e)s, sera, pour bien d’autres, remuant, émouvant, bouleversant. Constructif.

P.-S. : le titre est beau et… riche. Ana-gramme. La biographie d’Ana, qui veut perdre des grammes ou plutôt des kilos, mais gramme, il est vrai, sonne mieux. Quant au mot sens, on se demande s’il ne se décline pas à tous les niveaux.

En savoir plus...

L’Anagramme des sens

Écrit par Sylvie Godefroid
© 2013, éditions Avant-Propos
Roman, 202 pages


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