Victoire de Changy signe avec Une dose de douleur nécessaire un premier roman tout en délicatesse. D’un sujet tant de fois visité – une histoire d’amour adultère –, elle tire un texte gracieux qui volette en territoire poétique. Une dose de douceur salutaire dans cette rentrée littéraire.

L’histoire est toute simple : une femme (« elle ») et un homme (« il ») s’aiment. S’ils n’ont pas de nom, c’est probablement parce qu’ils vivent leur amour dans la clandestinité : il a une vie de famille avec femme et enfants. Il a aussi le double de son âge. Le lien amoureux se tisse entre eux derrière les rideaux tirés de son appartement à elle. Histoire simple, histoire banale ? Peut-être mais ce n’est pas gênant. Il ne manquerait plus que la littérature se passe d’amour sous prétexte que tout en aurait été dit. Si les histoires d’amour se ressemblent, chacune produit une étincelle particulière chez les amoureux, une intensité charnelle pour le lecteur dont on aurait tort de vouloir se priver.

D’autant qu’on le sait, en littérature on se fiche un peu du sujet. Ce qui compte, ce sont les mots qu’on fait danser. Et s’il y a une chose que Victoire de Changy montre à voir dans ce premier roman, c’est bien sa virtuosité à les faire virevolter. Son écriture est élégante, raffinée, ciselée. Elle choisit d’aborder son sujet par instantanés (elle aime aussi la photographie, on devine dans sa manière d’écrire le goût du cadrage, la capacité à capter le minuscule instant). On ne sait pas grand-chose de ses personnages car peu importe ce qu’ils étaient avant de se rencontrer. C’est l’intensité amoureuse qui exige ça : n’être plus rien d’autre que des êtres qui s’aiment.

Victoire de Changy décortique le lien amoureux avec douceur et bienveillance. Son instrument d’observation n’est pas la lunette d’un microscope sous la lumière froide d’un néon. Elle cherche plutôt les images, elle donne à comprendre en donnant à ressentir. Elle éclaire par touches, en respectant les ombres. Son écriture m’évoque les origamis : à partir d’une page blanche, elle plie, elle froisse, elle transforme. Et en tire quelque chose de joli. Le roman flirte avec la poésie, sollicite nos sens plus qu’il ne raconte ou n’explique. Chacun y puisera des phrases à garder. J’ai parmi d’autres noté celles-ci :

Autre chose où il ne se trouve pas ne l’intéresse plus. Ce qui était puissant avant lui est devenu plat, sans lui. Il altère l’atmosphère. Il amplifie les choses quand il en fait partie, fait de l’ombre au reste le reste du temps. On dit de l’ombre pour être gentil, disons presque de la nuit. La nuit le matin, le midi, l’après-midi, le soir, la nuit tout le temps. La nuit la nuit.

 

Où s’en va ce que l’on ne dit pas ? Où est-ce que ça va se loger ? Est-ce que ça fait des petits, est-ce que ça fleurit, est-ce que ça pourrit ?

Seule réserve : la fin. Il n’est pas question bien sûr de la dévoiler ici. Mais simplement d’en dire qu’elle m’a donné l’impression d’une construction un peu artificielle, scénarisée. Comme si l’auteure ne s’était plus fait confiance, sur les toutes dernières pages du livre, pour donner sa singularité à une histoire banale par la seule force de la singularité de sa voix. Que cette réserve ne soit pas lue comme un frein : comme on se fiche du sujet, on se fiche de la fin. Ce qu’on découvre à la lecture de ce premier roman, c’est une écriture d’une grande délicatesse, d’une troublante justesse. C’est une manière d’assembler les mots comme on tisse de la dentelle.

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Une dose de douleur nécessaire

Victoire de Changy
Autrement, 2017, 142 pages