Douze ans après la publication d’un premier roman, Un père obéissant, le nom d’Akhil Sharma est réapparu en janvier sur les tables des librairies francophones. Les éditions de l’Olivier présentent le nouvel opus de cet auteur américain d’origine indienne, centré à nouveau sur la filiation. Récit picaresque oscillant sans cesse entre le comique et le tragique, Notre famille raconte le destin d’une famille indienne qui décide d’émigrer aux États-Unis.

Mon père nous conduisit dans la salle de bains pour nous montrer le papier-toilette et l’eau chaude. Alors que ma mère se préoccupait d’ascension sociale, d’être plus éduquée que les autres ou considérée comme plus digne qu’eux, mon père, lui, se souciait seulement d’être riche. Cela venait, je pense, du fait que même s’ils avaient eu tous les deux une enfance pauvre, celle de mon père avait été beaucoup plus misérable. À un certain moment, mon grand-père, le père de mon père, s’était mis à croire que des épines lui poussaient dans les mains. Il avait pris un rasoir et s’y était attaqué au point que ses paumes s’étaient retrouvées hérissées de bouts de chair. À cause des problèmes de mon grand-père, mon père avait grandi dans la conviction que quoi qu’il fasse, on le mépriserait toujours. En conséquence, il s’inquiétait moins de convaincre les gens de ses mérites que de simplement posséder des choses.

Fils d’une professeure d’économie et d’un comptable, Ajay grandit dans l’Inde des années 1970. L’Inde de la révolution verte. L’Inde d’Indira Ghandi. L’Inde de l’état d’urgence auquel il sera mis fin une année avant que son père ne parte pour l’Amérique. Un départ suscité non seulement par la perte de confiance en leur gouvernement, mais aussi par la peur de l’avenir, par le souhait de vivre dans une contrée où tout est rendu possible. Lorsqu’ils le rejoignent avec leur mère, Ajay et son frère aîné, Birju, y découvrent rapidement leurs nombreuses perspectives d’avenir.

Malheureusement pour Ajay, même s’il recevra, au prix de nombreux efforts et de sacrifices consentis par tous les membres de la famille, une lettre d’admission d’une des meilleures écoles new-yorkaises, sa destinée prendra rapidement un autre tournant, laissant un frère cadet porter seul sur ses épaules, souvent invisibles, les espoirs de toute une génération d’immigrés. Akhil Sharma dissèque une vie familiale marquée du sceau de la fatalité. Sans aucune pudeur d’apparat, il nous livre toutes les pensées d’Ajay, obligé de grandir seul.

© Kevin Lemarchand
© Kevin Lemarchand

Refusant pourtant de sombrer dans le pathos, Sharma cultive une écriture efficace et sans fioritures qui émeut et réjouit. Il imagine un Dieu que même Voltaire aurait apprécié. Un Dieu semblable à Clark Kent, qui porte un gilet gris et un pantalon, et qui s’assied en « tailleur à l’extrémité du matelas », un Dieu qui n’est pas « très à cheval sur l’étiquette », qui ne s’offusque pas qu’on ne fasse appel à lui que lorsqu’on s’ennuie parce que, comme il l’affirme : « Tu ne penses à ton orteil que lorsque tu le cognes. »

Notre famille, c’est aussi un véritable cri d’amour aux livres et à la lecture, non pas de la manière puérile dont en ont usé un nombre incalculable d’écrivains, mais d’une manière beaucoup plus sincère et ténue. Ce n’est pas une ode aux Grands Livres, ceux qu’il faut avoir lu pour intégrer l’élite de l’intelligentsia, mais c’est un chant qui célèbre les autres, ceux souvent délaissés par cette même élite, ceux qui nous donnent l’impression de pouvoir suspendre le temps, ceux qui pareils à une boisson énergisante nous font pousser des ailes, ceux dans lesquels on se replongera, ceux qu’on a ouverts pour se distraire et qu’on referme affranchi. Et c’est sans conteste ce rang que rejoint Notre famille… avec les félicitations du jury !

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Akhil Sharma
Notre famille
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul Guivarch
L’Olivier, 2015
221 pages