De Cocteau à Bauchau, en passant par Anouilh et Brecht, Antigone, l’antique figure de la résistance, est loin d’avoir été à jamais emmurée. Et alors que certains titrent qu’une troisième guerre mondiale vient de commencer, d’autres ressuscitent le personnage mythique de Sophocle pour tenter d’apporter un éclairage nouveau sur un conflit entré dans la banalité de notre quotidien. C'est le pari, gagné, de Joydeep Roy-Bhattacharya avec Une Antigone à Kandahar

une-Antigone-a-KandaharQuand de la Grèce antique aux montagnes afghanes, il n’y a qu’un pas… Nizam est descendue de sa montagne natale en chaise roulante à la seule force de ses moignons, désormais ensanglantés, pour enterrer selon les rites de sa religion son frère, Youssouf, le dernier membre de sa famille, « un héros pachtoun, un moudjahid et un résistant qui a combattu les talibans et est mort en combattant les envahisseurs amrikayi ». Face à elle, Connolly, capitaine de l’armée américaine, refuse de lui livrer le corps de ce terroriste, ce taliban, cet ennemi qu’il a tué lors d’une bataille qui a laissé des traces dans son propre camp.

Pas besoin d’être éminent politologue, spécialiste des relations internationales ou docteur en philosophie antique pour comprendre ce récit. L’écriture de Joydeep Roy-Bhattacharya est tranchante et cinglante, mais ouverte à tous. Tour à tour, l’auteur indien qui vit désormais à New York donne voix aux différents protagonistes de la base américaine dans laquelle « repose » le corps de Youssouf. Un capitaine, un lieutenant, un toubib, un interprète, un adjudant, un sous-lieutenant. Tous, des hommes à la voix polyphonique laissant parler leur cœur, leur raison ou leur journal ; parfois révoltés, souvent résignés ; tantôt soldat, tantôt homme.

Au fil des 350 pages de son roman, Joydeep Roy-Bhattacharya décrit minutieusement, sans jamais porter de jugement, le quotidien de la base. De part et d’autre, les deux camps cherchent sans cesse à comprendre et justifier un conflit qui s’enlise et dont l’origine pourtant évidente au début s’enfonce peu à peu dans l’obscurité… Certains pourraient reprocher à cette réécriture de tomber dans le cliché : le médecin qui décide de quitter son poste, car il en a trop vu, le lieutenant qui se demande pour quelle raison il s’est engagé et le capitaine qui campe sur ses positions vaille que vaille. Mais d’autres leur rétorqueront que ces vérités valent la peine d’être affirmées encore et encore : oui, dans les deux camps, la guerre laisse de nombreuses traces, non, les soldats ne sont pas des machines créées pour détruire. Chaque chapitre du livre est une voix. Chaque voix essaie de s'accrocher à ses convictions, essaie d’étouffer les doutes qu’elle entend sa conscience lui murmurer.

Ils disent : c’est bien que vous puissiez de nouveau jouer de la musique dans ce pays. Sous les talibans, c’était interdit. Mais grâce à nous, c’est redevenu possible. C’est ça, la liberté. Je dis : sous les talibans, ma famille était en vie. Aujourd’hui, ils sont tous morts. Qu’est-ce qui est mieux ? La liberté ou la vie ?

[…] C’est loin d’être aussi simple. Tu ne comprends rien.

Province de Kandahar, Afghanistan, 2011. ROMEO GACAD/AFP
Province de Kandahar, Afghanistan, 2011. ROMEO GACAD/AFP

Qu’est-ce que je ne comprends pas ?Le Tadjik se tourne vers son maître, qui dit : c’est la guerre. Les gens meurent. C’est dans l’ordre des choses.

Je m’efforce de rester calme. Je dis : vous avez tué mon père aveugle qui ne pouvait pas se défendre. Vous avez tué ma famille depuis les airs. Sans vous, ma mère, ma grand-mère, ma sœur Fazia, ma belle-sœur et mon petit frère – Younous seraient encore en vie.

Ils s’apprêtent à répondre, mais je continue à parler.

Je dis : ce n’est pas la guerre, c’est un massacre d’innocents. La guerre, je sais ce que c’est. Nous sommes un pays de tribus guerrières, de conflits entre familles qui se perpétuent sur des générations. Mais aucun homme ici ne s’abaisserait à tuer délibérément des femmes et des enfants. Il serait expulsé de la société et voué à un mépris éternel.

Il y a un silence, puis l’officier se met à gesticuler avec colère. Ton frère Youssouf n’était pas innocent. C’était un chef taliban et il a assassiné mes amis et frères d’armes. C’était un dangereux extrémiste.

Loin de l’image véhiculée par les médias, l’auteur ne met pas en scène des héros, mais des êtres humains qui se ne sont pas toujours engagés dans l’armée par volonté de sauver un pays, mais parfois pour éviter de trimer toute une vie aux réassorts d’un supermarché. Des êtres humains qui doivent faire face à la désillusion et au conflit interne. Que faisons-nous là ? Pourquoi nous battons-nous ? Il nous raconte la détresse de ceux qui perdent un collègue devenu un ami, une détresse qui peut rapidement se transformer en soif insatiable de vengeance. Et quand la nuit surgit, quand la base s’endort, et que seule veille la sentinelle, cette culpabilité qui surgit, cette ineffable incompréhension d’une guerre dont la rationalité échappe même parfois aux plus convaincus.

Une Antigone à Kandahar ne relâche jamais la pression. Chaque mot résonne et permet au lecteur de réajuster ses idées. Joydeep Roy-Battacharya livre une fable moderne sur les conséquences d’une guerre dont les tenants et aboutissants ont été éclipsés au fil des années, des combats et des cadavres. Et l’auteur réussit un tour de force en faisant de ce récit au sujet lourd un livre dont on ne parvient pas à suspendre sa lecture.

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Joydeep Roy-Battacharya Une Antigone à Kandahar Traduit de l’anglais par Antoine Bargel Gallimard, « Du monde entier », 2015 355 pages