La première édition intégrale de six nouvelles de jeunesse de W. Wilkie Collins, le génie narratif qui a inventé le roman policier et le thriller.

Avec ce recueil, nous découvrons l’envers de la société victorienne ou la manière dont un auteur britannique a su recréer l’Italie ou la France. Dans des récits haletants où il est question de conspiration ou de vengeance, de vol ou de meurtre…

Wilkie Collins ne s’est pas contenté ici d’assembler des nouvelles disparates, publiées en leur temps dans la revue de son ami Charles Dickens. Non, il leur a offert un fil rouge, un récit-cadre qui apporte tout à la fois une cohérence à l’ensemble et un surcroît bienvenu d’empathie avec les personnages, sinon un aperçu instructif sur la vie d’artiste. Comme si les nouvelles s’intégraient dans un roman.

Au premier niveau, les malheurs d’un couple soudé et attachant, les Kirby. Lui, William, un portraitiste itinérant, souffre de problèmes oculaires qui l’empêchent de continuer à exercer son art. Elle, Leah, son épouse, fine et combative, prête à tout entreprendre pour l’aider. Ils sont dans la précarité, près de basculer dans la misère absolue. Mais un bon ange croise leur route. Un médecin, qui leur trouve un asile dans une ferme, avant de remarquer que Kirby excelle à divertir ses hôtes en leur contant des anecdotes ou des tranches de vie que lui ont confiées ses clients. Avant de songer que ces récits, publiés, pourraient trouver un second public, plus vaste et tout aussi enthousiaste. Il le dit. Et voilà le peintre qui lutte à nouveau pour la survie de son foyer, dictant à son épouse, qui les mettra par écrit, les six plus extraordinaires histoires qu’on lui a rapportées.

Photo of Wilkie Collins by Elliott & Fry. (1912)

Au deuxième niveau, les séances de pose où le portraitiste a fait ses emplettes narratives durant les quinze années qui précèdent. Chaque nouvelle est donc introduite par un prologue qui nous plonge dans les circonstances de sa révélation, tout en distillant savamment de petites doses d’indices ou de mystères qui stimulent les papilles gustatives du lecteur.

Au troisième niveau, les nouvelles proprement dites qui nous conduisent parfois loin dans l’espace (Paris, la Bretagne, l’Italie) et le temps (la Révolution française et même l’Ancien Régime).

La première, Un lit diablement singulier, est amorcée par la rencontre, dans la ferme qui accueille les Kirby, d’un matelot ressentant une indicible angoisse à la perspective de dormir dans un lit à baldaquin. Détail qui rappelle au peintre sa rencontre avec un dénommé Faulkner, un grand voyageur, et la poignante aventure vécue par celui-ci lors d’un séjour à Paris.

Alors qu’il accompagnait un ami dans une salle où l’argent et la cupidité régnaient en maître, Faulkner a senti s’éveiller en lui un sentiment nouveau : « Voilà que, pour la première fois, j’éprouvai vraiment la passion du jeu. Mes premiers succès me sidérèrent, puis, au sens littéral du mot, m’intoxiquèrent » (p. 52). Emporté par une sorte d’ivresse, il gagne et regagne, déclenche l’enthousiasme du public, se pique au… jeu, jusqu’à dégoûter son compagnon qui le plante là.  Mais voilà qu’un étrange individu prend le relais, se présentant comme un vieux soldat auquel on ne la fait pas. Ce nouvel ami lui remet la monnaie qui a glissé sur le sol ou l’encourage à faire sauter la banque, mais il le met aussi en garde contre l’insécurité des routes ou la convoitise engendrée par son triomphe. Il lui offre du café pour le dégriser puis lui propose de dormir sur place, après avoir obtenu l’accord de leur hôtesse. Faulkner, qui ne se sent pas très bien, monte donc se reposer dans une chambre où trône « un lit à baldaquin anglais, parfaitement lourdaud, avec, comme il se doit, son ciel doublé de chintz, son lambrequin frangé, ses étouffantes et malsaines courtines » (p. 59).

La suite du récit est un bijou (vocabulaire, atmosphère) digne du meilleur Poe (le Puits et le pendule), qui nous plonge, au ralenti et avec une intensité folle, dans les sensations éprouvées en état d’ébriété face à un environnement étranger, inexplicablement inquiétant. « J’étais absorbé par ces scènes et ces divertissements du passé, quand, soudain, le fil de mes souvenirs se rompit ; mon attention se reporta immédiatement, avec plus d’acuité que jamais, sur les choses du présent, et je me retrouvai, sans que je susse pourquoi ni comment, en train de regarder fixement le tableau » (p. 60). On devine que tout peut arriver. On se dit que le vieux grognard est trop mystérieux et trop providentiel. L’ombre du crime rôde. Et, sans déflorer le suspense, confions que la nuit de notre touriste anglais sera… effroyable.

Dans la Lettre volée, un avocat, Thomas Boxsious, voit le mariage de son ami Frank mis en péril par les moyens les plus odieux : vol, menaces, chantage. C’est que le passé du père de la promise recèle quelques zones d’ombre, et  un certain Davager détient une lettre susceptible de faire basculer des destinées. Le maître-chanteur l’emportera-t-il face à l’entreprenant Boxsious ? Frank va-t-il payer pour acheter le silence et le bonheur ? Jusqu’où iront les adversaires pour obtenir ce qu’ils convoitent ? Et quel était le secret du père de la fiancée ? S’est-il vraiment suicidé ou… ?

Dans cette nouvelle, vive et adroite, la cupidité humaine est cruellement mise à nu. Mais la réussite est ailleurs, en marge de l’aventure, soit dans le prologue qui nous offre un portrait savoureux de l’avocat.  Attendrissant, quand Boxsious raconte ses dures années de jeunesse et d’apprentissage, qui l’ont vu émerger plus fort. Fascinant, quand on découvre une manière de parler, un tempérament hors du commun. « Prêt tout de suite ? Qu’entendez-vous par prêt tout de suite, monsieur l’artiste ? Moi, je suis prêt tout court. En quoi consiste votre contrat avec le conseil municipal, commanditaire de ce tableau ? À peindre mon portrait. En quoi consiste le mien ? À poser. Je suis, de mon côté, prêt à poser ; du vôtre, vous n’êtes pas prêt à me peindre. Selon toutes les règles du droit et de la logique, vous êtes déjà en train de commettre une entorse à votre contrat. Motus ! Voyons voir vos couleurs. Sont-elles de qualité supérieure ? Sinon, je vous mets en garde, monsieur, c’est une seconde entorse au contrat ! Mais dites-moi, ces pinceaux sont usagés ! Le conseil municipal vous paie grassement, monsieur l’artiste ; pourquoi n’employez-vous pas des pinceaux neufs ? Plaît-il ? Vous travaillez mieux avec de vieilles brosses ? Je tiens, cher monsieur, que la chose est impossible. Est-ce que ma bonne fait mieux le ménage avec un vieux balai ? » (p. 65-66). Etc. Gageons que le lecteur, à la suite de Kirby, n’est pas prêt d’oublier la rencontre.

Dans Sœur Rose, nous retrouvons le thème du mariage contrarié. Mais, ici, le héros n’aide pas à sa réalisation, car il rechigne à laisser sa sœur adorée épouser un aristocrate qu’il n’apprécie guère, avant de s’incliner généreusement, quitte à sacrifier son avenir professionnel pour veiller discrètement sur elle. Mais les pressentiments du frère n’étaient-ils pas justifiés ? Que réserve l’avenir, c’est-à-dire l’irruption de la Révolution, à cette poignée de personnages ? La mise à bas des masques ?

Le mariage controversé est encore au centre de la Dame de Glenwith, déclinant une variation proche. Pressentiment d’une jeune femme qui, comme le frère de la nouvelle précédente, doit jouer le rôle de parent d’une sœur cadette amoureuse mais naïve. Le mariage, toléré, semble pourtant des plus heureux, quand il apparaît qu’un lourd secret…

Dans le Mariage de Gabriel, la thématique des épousailles empêchées sera réinventée depuis l’angle du garçon mais il convient d’abord d’apprécier une mise en place des plus intrigantes.

Appelé à réaliser une copie d’une sainte famille du Corrège, William Kirby séjourne dans un couvent de la campagne anglaise, où le travail doit être exécuté en présence d’une religieuse, chaque jour différente. L’une d’elles, mère Martha, la plus affable, interrogée  à propos d’une grossière croix de bois du parloir, lui révèle qu’il s’agit d’une relique dont l’histoire pourrait lui être « profitable et améliorer l’opinion dans laquelle le protestant (qu’il est) tient les catholiques » (p. 232).

Et le récit de démarrer, nous plongeant dans une atmosphère dramatique, oppressante. C’est la nuit. Dans une modeste maison de pêcheurs, l’ambiance est pour le moins plombée, car la tempête, dehors, s'est déchaînée et le père, François, et le plus jeune fils, sont de sortie en mer. Le temps passe, l’angoisse monte, le grand-père, malade, alité, aperçoit deux dames blanches nimbées d'un halo de lumière planant autour de deux cadavres. Une hallucination ? Une vision ? C’est plus que le vieillard ne peut en supporter et le voilà qui commence à agoniser, appelant à ses côtés Gabriel, l’aîné de ses petits-fils, celui qui allait bientôt se marier avec l’élue de son cœur, pour lui révéler un terrible secret de famille. A l’en croire, François aurait bâti sa fortune sur un meurtre. Atroce vérité ou délire ?  Mais voilà que ce père suspect revient enfin. Il a survécu mais remarque que Gabriel l’évite, devine que le grand-père a rapporté ce qu’il ne fallait pas.

La suite mêle, de manière plus déliée, les péripéties des recherches qui mènent Gabriel, décidé à vérifier les dires du moribond, jusqu’à un étrange monument druidique et des aventures sur fond de Révolution française et de résistance aux sans-culottes. Mais que va-t-il advenir ? Le père et le fils pourront-ils continuer à cohabiter ? Gabriel osera-t-il mener jusqu’au bout une enquête qui pourrait mettre son mariage et sa vie en péril ?

Le Masque jaune, enfin, renouvelle une dernière fois la trame romanesque des amours entravées, dans un contexte italien qui entremêle des ambiances tantôt dignes d’un Balzac des Scènes de la vie parisienne ou tantôt de… la BD Giacomo C. Atelier d’un sculpteur où défilent de beaux modèles féminins dont les fronts mignons dissimulent de machiavéliques projets, prêtre mi-ange mi-démon qui manipule les consciences pour le profit de son Église, conspiration, apparition spectrale… Le cocktail, moins intense ici, s’avère davantage gouleyant, riche de péripéties et de mystères. L’énigme et l’aventure culminant dans la rencontre du jeune seigneur que toutes convoitent avec ce Masque jaune qui est très loin de ne lui vouloir que du bien.

Six nouvelles, donc. Des œuvres de jeunesse, mais aux intrigues aussi inventives, le plus souvent, qu’émouvantes. Avec plusieurs passages qui dévoilent brillamment le futur Wilkie Collins, soit peut-être le plus grand conteur du XIXe siècle.

À l’appui de cette thèse, les arguments foisonnent.

Dans la paire légendaire qu’il a longtemps formée avec la star des lettres britanniques, celui qui enviait l’autre et l’exploitait tant et plus, au point de l’appeler à l’aide pour ses propres intrigues, au point de terminer une carrière en se coulant dans la foulée créative du comparse, c’est… le grand Charles Dickens !

L’on proclame un peu partout que Edgar Allan Poe a créé le genre policier dans Double Assassinat de la rue Morgue, mais il ne s’agissait que d’une nouvelle. Une nouvelle qui fait pâle figure face à l’extraordinaire Pierre de lune, un roman des années 1860 qui annonce, à bien des égards la littérature du siècle suivant. Qui innove pour ainsi dire à chaque page. Qu’il s’agisse de la structure, complexe et chorale (alternant déjà les points de vue), de la langue, riche et ciselée mais naturelle aussi, ou du fond, où l’on admirera avec émotion la place remarquable dévolue aux femmes, aux marginaux, aux faibles, aux mystères de l’inconscient, à l’usage de la drogue, etc. D’ailleurs, dans notre présent recueil, Wilkie Collins n’a-t-il pas choisi la bouche d’une femme, Leah, pour nous transmettre sa conception de la littérature ? « Les descriptions éloquentes et les aperçus saisissants sont précisément dans un livre les parties que les gens ne lisent jamais. Quoi que nous fassions, gardons-nous bien, si possible, d’écrire une seule phrase qui se puisse commodément éviter » (p. 37).

Enfin, Conan Doyle ira puiser dans Pierre de lune les éléments qui constitueront son Sherlock Holmes. Et l’immense Charles Palliser, dans son Quinconce, ce chef-d’œuvre qui réussit à conjuguer l’hommage au roman victorien et la modernité la plus renversante, devra beaucoup à… la Dame en blanc.

Pour le plaisir de l’anecdote, rappelons que la vie de notre romancier fut elle-même très romanesque. Ainsi, il ne put hériter de son père qu’après avoir été contraint, par… contrat, de rédiger une hagiographie du disparu, son… tortionnaire. Quant à l’argument de l’un de ses deux chefs-d’œuvre, il lui vint de la rencontre, une nuit, d’une véritable dame en blanc victime des persécutions de son mari, une femme qu’il sauva et qui devint sa compagne. Enfin, l’une de ses deux compagnes car notre homme, nous l’avons dit, était… très moderne !

Philippe et Julien-Paul Remy, aidés par Gisèle Wilkin

En savoir plus...

Quand la nuit tombe

de W. Wilkie Collins

Traduit de l’anglais (G.-B.) par Eric Chédaille

Nouvelles, réédition

Paris, Phébus, 2006

400 pages