Ali et Ramazan est un texte sordide et lumineux, mêlant jusqu’à la mort amour et rage de vivre. Il raconte l’aventure tragique de deux orphelins amoureux, deux enfants dont personne n’a pris soin, assassinés par la société.

L’histoire d’Ali et Ramazan s’achève abominablement un 18 décembre, dans la vraie vie, en page trois des journaux. Là commence le livre qui les unit à jamais, eux pour qui le temps ne passe plus, eux qui sont restés en 92. Le roman dont le titre les unit à jamais.

Et ce sont deux cents pages, nerveuses, tendues, émouvantes, terrifiantes.

Nous sommes à Istanbul. Ali surgit un beau jour à l’orphelinat, chamboule tout dans le cœur de Ramazan. Il vient d’un village dont il ne dit pas le nom, échappé d’une horreur familiale qui baigne dans le sang. C’est un colosse de douceur. Et Ramazan, l’enfant abandonné, le beau gosse, le caïd, fait du bien à Ali. Et Ali tombe amoureux. Aussi profond que l’on peut tomber, il tombe.

Dès le début, nous sommes avec eux. Au plus près d’eux 1, de leurs souffrances — indicibles mais ô combien explicables. C’est l’un des grands mérites du livre de contextualiser sans complaisance cet amour fou dépassant tout contexte.

Au long du roman, nous sommes avec Ali et Ramazan. Et cette force extraordinaire qui les soude dans la vie pourrie et dégradée qu’il leur est donné de vivre, cette force qui les fait fusionner de toute leur vie passée, présente et à venir, quand Ramazan se prostitue dans les conditions les plus insoutenables, quand Ali poignarde Ramazan, quand le travail manque, quand l’État le Père sépare Ali et Ramazan pour le service militaire, quand le Directeur abuse de Ramazan enfant, quand Ali se shoote aux solvants et aux pilules, quand Ali voit la hache plantée dans le crâne coupé en deux de son père, quand Ali se taillade au rasoir, quand Ramazan survit dans la rue misérable, en butte aux familles du quartier des remparts, quand Ali hurle à Ramazan de ne pas lui pardonner, quand Ramazan veut jeter Istanbul, de son cul et de son âme, cette force, ce lien, cet amour extraordinaire est ce qui les/nous sauve de l’horreur. De leur passé, de leur présent, de la tragédie annoncée.

 

Cette vie terrible d’Ali et Ramazan, cette vie et ses mille cahots, il fallait la reconstruire avec des mots simples et vrais, avec des rythmes durs, une ponctuation heurtée, explosive — pour qu’elle entre en nous. Pour qu’elle ne nous quitte plus, comme ces deux-là ne se sont pas quittés, ne se quittent plus depuis qu’ils ne vivent plus.

Perihan Mağden photographiée chez elle par Muhsin Akgün. ©Muhsin Akgün

Le récit est âpre. Tout commence mal. Tout finit mal. Entre début et fin, c’est le plus souvent la merde. Mais il y a l’amour, l’AMOUR. Et ils le vivent jusqu’au bout, avec le souffle des jours sur leur nuque.

Des jours où Ali sans Ramazan, où Ramazan sans Ali, ce n’est rien. Même pas demi, même pas un quart. Rien, rien, rien, rien !

Bancal à souhait, le style clame en boitant — jusqu’aux derniers mots, gueulés contre la mort — la valeur d’être Ali et Ramazan.

Après avoir écrit ma dernière phrase, nous dit Perihan Mağden, je suis sortie pour marcher. Soudain, je me suis mise à pleurer. Pour eux, pour moi, pour tout et tout le monde.

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Ali et Ramazan

Écrit par Perihan Mağden
Traduit du turc par Canan Marasligil
Éditions Publie.net, 2017, 224 pages


  1. Lorsque j’écrivais le roman, dit Perihan Mağden, j’étais Ramazan : pas vraiment Ali, mais tellement attirée vers lui, vers eux.