Hanska, le sixième roman de Rossano Rosi, a des allures de matriochkas, ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres, mais de manière si délicate ici qu’on perçoit à peine les césures, le passage de l’anecdote au destin. Jusqu’au point d’acmé, qui étreint.

Rossano Rosi.
Rossano Rosi.

Hanska. Un récit-gigogne qui glisse la condition humaine en abyme. 

Rossano Rosi. Une fierté dans ma carrière de critique. D’avoir participé de sa mise en valeur, quand les médias traditionnels manquaient à leurs devoirs, m’écartant de ma nature première d’auteur égocentrique ou égocentré, alerté par mon ami Thierry Leroy, qui m’avait soufflé le bon plan à l’oreille, ouvrant un sillon d’admiration.

Rossano Rosi. Difficile d’en débattre après avoir été si élogieux dans deux précédents articles. On croirait que… Pourtant, à peine lui ai-je parlé quelques instants, une fois… en onze ans.

Rossano Rosi. Crainte, stupeur et tremblement. Car. Face à la submersion de livres mornes ou glauques, décérébrés ou émasculés, comment rendre justice au talent véritable, pouvoir armer des filets d’orpailleur, saisir des parcelles du trésor entrevu pour susciter des appétits, dresser un gréement d’émoi, d’affection et d’estime ?

Hanska. Dès les premières lignes, on retrouve la patte si particulière de l’auteur. Cette insolite capacité à orchestrer expériences de laboratoire et bulles de champagne de la vie, inventivité et sensibilité :

Le béret : depuis la rondeur silencieuse de ma chambre, je n’y avais pas encore songé. Au béret. Le mot lui-même – béret – ne m’est pas familier ; je ne l’ai que peu de fois employé dans ma vie. Jusqu’à présent, chaque fois que je me suis trouvé en présence d’une personne coiffée d’un  béret, comme Hanska, je remarquais l’objet, je le trouvais joli ou original, mais sans en utiliser le mot. Or si je l’emploie aujourd’hui, ce mot, c’est avec la conscience, la conscience fade d’avoir trouvé là le symbole sans joie d’une brève partie de mon existence – laquelle, malgré sa courte durée, n’est pas restée sans conséquence sur les années suivantes.

Passé l’entame, la surprise, petit à petit, s’insinue. La structuration narrative complexe, paranoïaque mais resserrée, économe, explosive somme toute, est restée accrochée aux précédents romans. Le ton, ou sa perception, se fait plus feutré, le récit plus linéaire. Mais. Ce que la narration perd en percussion, l’écriture le gagne en émotion. Une écriture qui affirme sa grâce polysémique et nous emporte sans temps morts dans la foulée du narrateur, un jeune garçon issu d’un milieu modeste (l’immigration économique italienne) qui quitte Liège pour effectuer son service militaire, l’homme mûr aussi qui voit revivre cette période de sa vie et ses carrefours, ses amitiés d’alors, ses points d’ancrage ou son altérité plutôt, avec ses mains tendues vers le Présent ou l’Ailleurs, une quête de Sens, de Vie.

Soyons clair ! Cette écriture-là est magistrale et offre fréquemment, malgré ses accents modernistes, un transport littéraire à la Modiano. On lirait… pour lire, tant accompagner la phrase, les impressions suffit à paver la voie du désir.

Le satiriste d’antan ? Rosi n’a pas retourné sa veste, les volutes du recul et de l’humour flottent au-dessus des chapitres, des singularités issues d’une interrogation ou d’un travail méticuleux sur la narration, le style, l’indiciel. Mais. Le récit est épuré. D’une élégance subtile, qui conjugue modernité décapante et grâces d’une expression plus alambiquée parfois, aux accents XVIIIe ou XIXe siècles.

Il y a quelque chose d’un grand roman classique, mais autre chose aussi, qu’il est difficile d’analyser, mille notations intrigantes, un pétillement vital et sensible.

Comment parler d'un livre aussi original ?
Comment parler d'un livre si original ?

Comment parler d’un livre si original ?

Deux univers y ont fusionné, deux manières d’écrire, de raconter. Tout est peut-être résumé par le choix des premiers mots mis en évidence. Béret et Hanska. L’un, a priori plat sinon vulgaire, qui renvoie au franchouillard, au milicien avant de déboucher, pourtant, sur l’image d’une Garbo fatale, ce qui renverrait à une réflexion philosophique sur la création : rien n’a de valeur en soi, tout peut être retourné, détourné, réinventé. Le deuxième ouvre un champ bien différent, car Hanska, c’est Balzac, la Comédie humaine, le roman du XIXe siècle, la recréation d’une mondanité, d’un suranné. Hanska, Madame Hanska, riche et noble, qui fut l’amour lointain, quasi inaccessible d’un auteur qui mourra en allant la chercher en Russie.

Hanska et Walser, les mystérieux habitants de la somptueuse bâtisse des Quatre-Tourettes, le milicien d’Albe, des connotations et des esquisses  aux antipodes des Merckx (le copain de quartier), Poivre et autres Pouce (les sous-officiers). L’appel du grand large et du romanesque contre l’enracinement,  oppressant, débilitant, de l’habitude et du réel ?

La lecture me trouble aussi et me décompose en mes tiroirs secrets. Balzac, dont j’ai lu post-adolescent plus de soixante romans. Mallarmé, mon coup de foudre universitaire. Villiers de l’Isle-Adam, l’icône de la maturité. Garbo et le cinéma des années 1930. La musique psychédélique des seventies. Le service militaire tel qu’évoqué, bas nylon et cirage, parade-ground et no man’s land, surtout, des prémices de l’aventure. Le décalage face au monde, quand on s’émancipe, progresse, s’envole, ivre d’aspirations et de rencontres, que nos parents, nos entourages paraissent soudain empesés et pesants, que d’autres microcosmes, au sortir de la caverne, acquièrent des allures d’idées platoniciennes, ou d’elfes peut-être.

Rosi peint tout cela, en contrepoint de son récit, des arborescences de sensations jaillissant du silex des mots. Mille gerbes d’étincelles, des regards sur nos vies. Cette concrétisation romanesque de la dualité humaine : les pieds d’un animal ancrés dans la fange, la tête d’un ange tendue vers les étoiles. La difficulté, pour cet être hybride, du choix, de la responsabilité, de la communication, de la réalisation, de l’adéquation.

Et la complexité masquée de se dévoiler à nouveau. L’évocation du service militaire aurait pu se réduire à une cocasserie burlesque voire déboucher sur la nostalgie d’un amour ou d’amitiés, d’illusions mais, à la vérité, elle s’élargit par de brusques échappées qui nous projettent dans l’enfance ou la maturité du narrateur, la Grande Histoire, où l’on revit l’épopée du père sous les balles des fascistes ou des partisans, d’autres romans en incrustation, une efflorescence douce et claire qui mène au destin ou à son absence, aux impasses, au cul-de-sac de la vie.

Un grand auteur !

C’est donc un devoir de le découvrir et de le faire découvrir !

C’est donc un bonheur de le savoir associé au phare éditorial Benoît Peeters !

En savoir plus...

Rossano Rosi Hanska Les Impressions Nouvelles, 2016 237 pages