Suivez un amoureux de cet auteur discret et peu prolifique, à travers un commentaire passionné d'une de ses nouvelles emblématiques, puis l'esquisse enthousiaste d'une vie d'écriture, et enfin pourquoi des Forêts et pas un autre : mon des Forêts, subjectif, forcément déformé, le portrait d'un maitre en écriture.

Les Grands Moments d’un chanteur

Plongeons sans attendre dans l'un de ses textes majeurs, une nouvelle publiée en 1953-1954 dans les Lettres nouvelles puis reprise dans le recueil la Chambre des enfants (Gallimard, 1960). Vous ne saurez rien de des Forêts sinon qu’il écrivit une vie entière, sur plus d’un demi-siècle, pour laisser derrière lui l’équivalent d’un dense et gros volume. La semaine prochaine, lors d’un parcours dans l’œuvre complète, je mêlerai vécu et travail au fil de la chronologie — mais ici, conservons le mystère. Pour les plus impatients, il y a Wikipédia. Pas de précipitation. L’heure est à la saveur.

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« Les Grands Moments d’un chanteur », in la Chambre des enfants Gallimard, collection « L'Imaginaire », 1960

« Les Grands Moments d’un chanteur » reste, pour moi, l’écrit qui aborde le mieux la question du talent, ou plutôt de sa manifestation grandiose. Le talent ou le génie, si l’on peut dire d’un génie qu’il est doté d’un talent hors normes, fait partie de ces concepts dont tout le monde se pense familier sans pour autant les définir et les saisir véritablement. Est-ce un don, indépendant du labeur qui le développerait ou pas ? Une conjonction de facteurs sociaux, familiaux, un hasard, tous ensemble libérés dans un faisceau magistral, poussant le premier quidam vers telle ou telle lubie artistique ? Est-ce constant, est-ce un arbre immobile, une plante grimpante plutôt, envahissante, enflée par les années ? Est-ce une apparition, une étoile brillante, fiévreuse puis disparue, évaporée ensuite ? Peut-on séparer le don de l’homme qui l’incarne et le porte ? Partons loin des citations illustrées via Photoshop, où Hemingway, Flaubert ou encore Stephen King sont censés, d’une chiquenaude verbale, répondre à la question.

Cette nouvelle soulève tout cela, cette immense question aux ramifications multiples.

L’histoire est au premier regard limpide : le narrateur, dont on ne saura jamais le nom, rencontre, via une amie d’enfance croisée au gré d'un voyage d'affaires, et dont il est vaguement amoureux, un célèbre chanteur d’opéra, Frédéric Molieri, qu’il côtoiera trois fois ; il raconte comment, à la faveur d’un désistement, un banal joueur de violon se retrouve propulsé sur scène, à interpréter de grands rôles d’une manière si exceptionnelle qu’il éclipse tant ses prédécesseurs que ses héritiers. L’amie du héros, éprise du chanteur, semble n’être éprise que de l’homme public. En effet, le caractère grossier du ténor la rebute une fois revenu au quotidien. Cette dissonance entre masque en société et vérité du privé traverse toute la nouvelle.

La langue est d’une précision et d’une sensibilité remarquables ; on n'observe ni boursouflure ni sècheresse particulière. Elle est maîtrisée, dense, et le rythme est classique sans s’égarer. La leçon d'un style dont je conçois qu’il soit difficile d’accès. Chaque phrase est si finement ciselée que la louper ou la lire à moitié, par fatigue ou distraction, risque de perdre même le lecteur courageux. La précision impose, il est vrai, une exigence, mais l’effort est récompensé par une symphonie incomparable. L’on ne sait plus très bien ce qui se déroule : les caractères, les personnages, la narration dansent si bien les uns avec les autres qu’une force survient, puissante. Enfin, cet enjeu de génie apparu puis évanoui émeut, touche.

Au-delà du contenu lui-même, il est certain que « les Grands Moments d’un chanteur » apporte un éclairage subtil et intelligent sur toute pratique artistique et sur la réalité derrière tout artiste en général. L’on comprend mieux pourquoi les mots viennent ou pas, s’il on écrit ; pourquoi exercer sa voix, si l’on chante, reste indispensable et pourtant incapable de combler certaines lacunes ; pourquoi la limite entre travail, talent et chance demeure floue, ténue, fragile. Une angoisse grandiose plane sur cette frontière, et c’est ce sentiment à la fois effrayant, mystique et insignifiant que des Forêts tisse et déconstruit dans ce court récit. Bref, si vous ne lisez qu’un seul chef-d’œuvre de des Forêts, lisez celui-là.

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« Les Grands Moments d’un chanteur » in la Chambre des enfants Louis-René des Forêts Gallimard, collection « L'Imaginaire », 1960 196 pages