Le Baronian cuvée 2017 nous rapporte la descente aux enfers d’un employé du ministère de la Culture. Une aventure fleurant bon Kafka et la guerre froide, l’ère du soupçon et de l’altérité. Flippant !

Les premières phrases du livre :

« Le bureau qu’occupait Sébastien Delage, le secrétaire général de la direction des ressources humaines, était situé au huitième et dernier étage d’un immeuble que j’avais toujours détesté et dont je m’étais toujours demandé quelle en était au juste l’affectation. Rue du Luxembourg. Pur style années 1960. Béton armé fonctionnel. Donc terriblement triste et terriblement moche. »

Le héros/narrateur a rendez-vous avec un ancien camarade de la faculté de droit. Qu’il n’a plus revu depuis près de vingt ans. Ils étaient tous deux de brillants élèves mais leurs trajectoires ont bifurqué, l’un parvenant au sommet de la pyramide, l’autre ayant stagné comme simple fonctionnaire, son avenir incertain. Mais. Pourquoi Alex Stevens est-il convoqué ? La crise ? Qui menace son emploi ?

D’emblée, le malaise s’installe, car Delage ne fait rien pour rassurer Stevens. Son regard est fuyant, sa voix et son sourire sonnent faux. On songe à un licenciement, à une satire sociale quand tout bascule. Le secrétaire général sort le dossier de son subalterne et lui présente une photo. Choc ! Stevens y figure en compagnie de Bénédicte Bracke, la directrice du département des Bibliothèques publiques, soit sa maîtresse durant près de deux ans et demi et jusqu’à très récemment. Delage questionne Stevens. Où le cliché a-t-il été pris ? L’employé joue les mémoires capricieuses mais le secrétaire général lui assène les coordonnées précises du restaurant. Puis le presse de répondre à une deuxième question : a-t-il des nouvelles de son ex ? Stevens s’irrite et Delage crache le morceau : Bénédicte a disparu.

Arrivé à ce premier palier du récit, on pourrait s’attendre à une volonté de collaboration des anciens camarades, leurs réactions sont incongrues. Stevens s’enferme dans la volonté farouche de protéger sa vie privée, Delage le harcèle, finit par lui tendre un jeu de photos : les amants nus, dans des postures plutôt embarrassantes. Ils étaient donc suivis, sous surveillance ? Qu’y a-t-il derrière tout cela ? Que manigance Delage ? Une bombe, soudain : Bénédicte est une agente de la CIA ! Infiltrée dans l’administration et donc… un « enjeu » pour celle-ci.

La scène louvoie vers le surréalisme, l’absurde, tout en nous installant dans un inconfort croissant. L’attitude du secrétaire général est agressive, vulgaire, paranoïaque quand Stevens, lui, peine à conserver son contrôle, rêve de tordre le cou à son supérieur. D’un coup, je me suis senti projeté dans la scène initiale du Prisonnier, la série télé mythique des sixties. Remember ! Quand Patrick McGoohan/Numéro 6 en devenir se fait cuisiner par son supérieur. On voit son dossier Démission, le chef veut en connaître les raisons, le héros résiste, frappe sur la table… Stevens va-t-il lui aussi regagner son appartement et se voir enlever, transférer inconscient dans un mystérieux village aux allures de prison à ciel ouvert pour détenteurs de secrets ? Eh bien…

Une fois à l’extérieur, le narrateur laisse enfin libre cours à l’empathie, songeant à Bénédicte avec nostalgie, à la manière dont elle l’a quitté. Il veut en savoir plus et décide d’aller voir Léopold, le frère de son ancienne maîtresse. Se dirige-t-on vers un roman policier, l’enquête d’un quidam sur la disparition d’un tiers ? Non ! Retour au Prisonnier ! Stevens se fait embarquer par deux cerbères et interroger dans un entrepôt, on lui présente une vidéo où il apparaît en compagnie du Léopold qu’il a nié connaître.

La suite ? Du même acabit. Une plongée dans les enfers. Pour un narrateur autour duquel tournent diverses factions Qui paraissent rivales. Avec une oppression sans cesse croissante. Un étau se referme et étrangle, des relations font mine de l’ignorer, d’autres  se retournent contre lui, l’univers entier devient étranger, ennemi.

Une affaire d’État où il serait un témoin de premier ordre ou compromettant ? Un complot ? Mais contre qui ? Et pourquoi ? À moins que… ?

La narration est fluide, dynamique. On vole de page en page, de chapitre en chapitre en pensant parfois au Frantic de Polanski. Tout en s’arrêtant sur des indices qui pourraient ouvrir d’autres perspectives. Et on court ainsi jusqu’à la dernière ligne !

Bref, un bon roman d’évasion, vif et bien écrit. Qui se lit d’une traite.

 

Un mot sur l’auteur, car il est ici question d’une des plus belles carrières de ces dernières décennies. Son CV s’apparente à une incantation qui évoquerait l’histoire de l’édition française ou la panoplie complète d’un créateur littéraire.  Ses œuvres sont nombreuses et variées : romans, nouvelles, anthologies, livres pour la jeunesse, essais. Publiés chez… retenez votre souffle ! Robert Laffont, Christian Bourgois, La Table ronde, Métaillié, de Falllois, Labor, Denoël, Plon, Les Presses de la Cité, Les Belles Lettres, L’Âge d’homme, Stock, la Librairie des Champs-Élysées, Grasset, Mijade, Gallimard, etc. Mais Baronian a été critique aussi, éditeur. Un phare de l’aventure Marabout (qui a émerveillé et élargi ma jeunesse et tant d’autres) puis des escales au Livre de poche, chez Né0, Fleuve noir, etc. Enfin, il faut insister sur un combat héroïque et pionnier contre les faux fins gourmets mais vrais pète-sec du microcosme littéraire pour diffuser et valoriser le fantastique et le policier. Baronian annonçait le décloisonnement génial d’un Benoît Peeters. Et on se réjouira sincèrement et profondément de voir un tel auteur au sein de notre Académie royale de langue et de littérature françaises. Comme on applaudira Jean-Claude Simoën, l’initiateur (chez Plon) d’une des plus belles aventures éditoriales de ces dernières années, de l’avoir convié à élaborer le Dictionnaire amoureux consacré à la Belgique.