Underworld USA, un ballet d’âmes embourbées dans le Crime. Ce roman achève la trilogie entamée avec American Tabloid puis American Death Trip.

De quoi s’agit-il ? D’une flamboyante fresque socio-historique de l’Amérique des années 1960 (jusqu’à 1972), l’envers du décor hollywoodien, entre noir cendres et rouge sang. Complots, manipulations, collusions. Maffia, FBI, Howard Hughes, affaires cubaines. Les assassinats des Kennedy et autres Luther King. Mais tout cela imbriqué magistralement dans le cours de vies, de récits qui nous tiennent haletants.

SOUDAIN :
Le camion laitier braqua sèchement à droite et mordit le trottoir. Le volant échappa aux mains du chauffeur. Pris de panique, il écrasa les freins. Le coup de patins fit chasser l’arrière. Un fourgon blindé de la Wells Fargo percuta le flanc du camion laitier – de plein fouet.
Notez bien l’heure :
7 h 16 du matin, au sud de Los Angeles […]. »

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Ainsi débute le dernier ouvrage de James Ellroy, qui se poursuit par la description, méticuleuse et percutante, d’un étonnant braquage. Mise en scène d’un accident, attaque d’une violence extrême, massacre des convoyeurs puis… des braqueurs par le dernier d’entre eux. Qui file, masqué, avec seize sacs remplis de billets et quatorze mallettes bourrées d’émeraudes. Quatre pages à peine, vous êtes déjà essoufflé, bouleversé. Un homme apparaît : « Physiquement, il était impressionnant. Il portait un costume de tweed et un nœud papillon écossais. De petits chiffres « 14 » étaient brodés dans la soie. Il avait abattu 14 braqueurs armés. » Fin du préambule.

Apparition d’un narrateur qui évoque quarante ans d’études approfondies, il a posé des micros, suivi des gens, il va nous dévoiler une vérité redoutable, établir le lien caché entre « Alors » et « Maintenant », qu’il a su extraire de documents publics ou privés détournés, dérobés. Qui est-il, cet homme qui se propose de nous offrir « la vérité pure des textes sacrés et un contenu du niveau des feuilles à scandale » ? Au-delà du personnage de chair et de sang, une mise en abyme de l’auteur et de son projet global ?

On tourne la page, ce deuxième préambule. Le roman va commencer. Avec cette impression, très rapidement. Vous êtes, lecteur, devant un barrage immense, et les vannes s’ouvrent, un déluge vous emporte, vous balaie. La puissance créatrice du plus grand auteur vivant.

Ellroy. James Ellroy. Tout lecteur sensible a rencontré de ces auteurs, de ces livres qui vous changent la vie, votre rapport aux autres… ou aux autres livres. Quand j’ai découvert le triptyque Lune sanglante-À cause de la nuit-la Colline aux suicidés, j’ai été émerveillé au premier degré. J’avais entamé un policier mais il s’avérait plus passionnant que n’importe quel autre, plus complexe, plus subtil, plus réaliste, plus émouvant, plus… D’un coup, toute une littérature d’énigmes et d’enquêtes m’apparut formatée, décolorée, frelatée. Qui soutenait la comparaison ? Je me suis documenté sur l’Américain, j’ai appris (avec quelle frustration, d’abord !) qu’il avait tourné le dos au succès de son héros (Lloyd Hopkins, une sorte de surhomme déjanté, mal au monde) pour se lancer dans une entreprise plus littéraire. Plus littéraire ? Je grinçais des dents. On en connaît d’autres, dans tous les arts, qui, voulant trop élever la barre de leurs capacités, y ont surtout perdu la grâce. Mais là… miracle ! Ellroy était passé à un… Quatuor (de Los Angeles), qui a tout simplement bouleversé l’histoire des Lettres, fusionnant la Grande Littérature (expériences et audaces de style, de construction, profondeur du propos, des personnages, vision du monde, peinture sociale, etc.) et le Grand Roman Populaire (intrigues magistrales, suspense, émotions). Il était le Balzac et le Flaubert du XXIe siècle, mais en même temps Dumas, Hammett, Chandler… Un auteur immense, qui se réinvente sans cesse tout en restant captivant, bouleversant.

Retour au présent ouvrage. Plus de huit cents pages d’une densité folle. Aucun moment creux. L’Amérique des années 1968-1972, ses arcanes les plus sombres se reconstituent devant nos yeux éblouis. Nous suivons les aventures de Don Crutchfield, Dwight Holly et Wayne Tedrow. Un détective de vingt ans. Un sbire de J. Edgar Hoover, la cinquantaine fatiguée. Un ex-flic, la trentaine, trafiquant d’héroïne reconverti en courroie de transmission entre puissances occultes. Ce sont trois romans qui s’esquissent, autour de personnages ravinés par des pulsions contradictoires, aux vies pourries, chacun se débattant dans un enfer, avec des femmes/feux follets par-deçà, qui symbolisent la vie et la mort, la rédemption et la chute, une aspiration vers un Autrement possible. Ainsi, Dwight, fils d’un chef du Ku Klux Klan, s’est-il amouraché d’une idéaliste de gauche, quaker, communiste… dont le grand-père, un immigrant grec, a été lynché par ledit KKK. Et Dwight d’effacer les mentions des arrestations de sa Karen, puis de la venger contre son propre Klan (c’est le cas de le dire), en faisant transférer le petit-fils néo-nazi d’un des lyncheurs dans un quartier de prison réservé aux Noirs. « Elle lui demanda pourquoi il avait fait cela. Il lui dit qu’il voulait lui offrir quelque chose que personne d’autre ne pouvait lui donner. »

Ellroy. Ellroy !

D’un côté, on lit un thriller grandiose. On est scotchés par les fils narratifs, leurs rebondissements, leurs coups d’éclat. On observe avec quelle maestria le maître fait converger les destins (ceux de nos trois héros mais bien d’autres encore, ceux des gens qu’ils croisent, qu’ils aiment, qu’ils pourchassent), les enquêtes (Don et Gretchen, l’insaisissable séductrice/voleuse de milliardaires, Dwight et Joan, la Déesse Rouge mystérieuse, Wayne et Reginald, le fils disparu de la belle Mary Beth), les conspirations (la neutralisation des cellules militantes noires, l’installation des casinos de la Mafia en Amérique centrale, etc.) pour nous ramener puissamment vers le braquage initial, le Zorro aux quatorze trophées, le narrateur mystérieux du « Maintenant »…

D’un autre côté, il y a ces relations bouleversantes, l’Amour et l’Amitié au cœur de la fange et malgré elle, au cœur de l’Action et du Suspense, la Beauté dans l’Horreur et le Crime. L’incroyable complexité des sentiments et des motivations, la perte de Sens et sa poursuite hallucinée, la suffocation des âmes. On se balade dans la matière, poisseuse et lumineuse tout à la fois, de l’humanité. On se dit que l’homme n’est pas cet être de raison qu’on nous a si souvent dépeint. N’est-il pas, au contraire, le moins raisonnable des animaux ? Une marionnette délirante écartelée entre les mille et un fils de ses pensées ?

Me viennent, par vagues régulières, des réminiscences, irrésistibles, de Macbeth, Othello, Hamlet… ? Oui, je ne puis m’interdire d’associer Ellroy à Shakespeare1. Deux auteurs qui explosent les limites de la créativité, des genres et des tons, deux univers d’une puissance insondable, aux résonnances infinies.

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Underworld USA

Écrit par James Ellroy
Traduit de l’anglais (E.U.) par Jean-Paul Gratias
© 2010, éditions Rivages
Roman, 841; pages


  1. Un magnifique texte de Jean-Pierre Deloux (Revue Polar, Spécial James Ellroy, Rivages/Noir, Paris, 2007) vient me rassurer sur mon état mental, je ne suis pas le seul à oser ces comparaisons, l’œuvre d’Ellroy y étant saluée comme « une entreprise démesurée, authentiquement balzacienne (ou disraélienne) », visant à « montrer les coulisses et les dessous de l’histoire contemporaine en s’attachant à des personnages authentiquement shakespeariens ».