L’Inconnu du parvis,
le troisième roman de Giuseppe Santoliquido,
confirme le talent patent et original
d’un auteur à ranger désormais
parmi les valeurs sûres
des Lettres belges.
Qui témoignent présentement
d’une vitalité notable.

L’Inconnu du parvis de Giuseppe Santoliquido est paru chez Genèse Édition.

Au premier degré, le roman se résume aisément. Un garagiste, Antoine Comino, ancré dans une ville de province wallonne, un microcosme italo-belge, mène une vie tranquille, routinière. Petit boulot, rendez-vous avec son amie Silvia, soupers dans le restaurant de « Monsieur Fernando »… Quand, un jour, tout bascule. Mise en abyme de tout projet romanesque en mode classique ? Le long fleuve tranquille, le grain de sable qui grippe la mécanique et engendre le récit, la tentative de résolution… jusqu’au retour du long fleuve ?

Un jour donc, la police descend chez Comino, l’interroge et l’embarque. Que s’est-il passé ? Un inconnu s’est suicidé devant le parvis de l’hôtel de ville en se tirant une balle dans la tête. Il n’a laissé ni lettre ni document permettant de l’identifier. Mais. Le chargeur était plein, il y avait une boîte remplie de munitions. Est-ce à dire qu’il aurait préparé un attentat sur les édiles locaux ? Qu’il y aurait renoncé suite à un imprévu ? Décidé d’en finir face à l’impasse, aux représailles d’un commanditaire ? La police patauge. Seule information à sa disposition : la voiture de l’inconnu venait d’être achetée chez Comino… mais par une mystérieuse Julie Gravent, qui, évidemment, n’existe pas. Les investigations policières ne mènent nulle part. Qui plus est, personne ne se manifeste pour revendiquer le cadavre.

Comino, lavé illico de tout soupçon,  pourrait hausser les épaules et reprendre son train-train, il n’en est rien, le sort de l’individu l’interpelle, il fouille ses souvenirs, reconstruit la scène de la vente, l’homme à l’arrière-plan et avec lequel il n’aura aucun contact, la dame qui règle tout… Déclic ! La pseudo-Gravent l’a invité à fumer en sa compagnie et a déposé sa pochette d’allumettes près du cahier de comptes. Jackpot ! Elle y est toujours. Mieux : elle comporte une suite de chiffres.

Le récit est lancé. Avec des fragrances hitchcockiennes. Le garagiste (qu’on aurait bien imaginé joué par le James Stewart de Vertigo), au lieu d’informer la police, de déléguer, s’élance sur les traces de l’inconnu. En commençant par former le numéro qui l’envoie dans une boîte de nuit.

La suite ? Picaresque. Des rencontres, des péripéties qui l’amènent dans les quartiers glauques de sa ville, où il croisera prostituées, clochards, ferrailleurs… et donc des réseaux, le monde parallèle du travail au noir, sa main d’œuvre étrangère, ses règles, ses silences, ses dangers…

Une histoire très classique ? Si Comino était concerné par la disparition d’un frère, d’une fille…  Mais s’il s’agit d’une enquête ontologique ?

À dire le vrai, on a très vite perçu l’émergence d’un second degré. Dès le début, l’immersion de Comino dans la routine et l’insignifiance se teintaient d’une dimension philosophique. On sentait les personnages décalés par rapport au réel, en peine d’adéquation :

Puis elle (NDLR : Silvia) laisse filer son regard vers les tables voisines sans qu’il ne semble toutefois se fixer sur rien de particulier, comme cela arrive quand on observe les contours d’une colline ou l’étendue d’un champ de blé et que le vent nous ramène, presque malgré nous, des secrets lointains.

Une altérité qui rappelle Moravia, Sartre, Camus, l’Ennui, la Nausée, l’Étranger… Et on  notera que Silvia et Comino sont des « amants célibataires » qui ne vivent pas sous le même toit, n’ont pas d’enfant, etc.

Pourtant, dès l’entame du livre, l’auteur a livré deux indices sur la capacité de rébellion de notre protagoniste. Il s’évade de ses activités alimentaires une matinée par semaine pour se consacrer à la réfection d’une voiture d’exception (Aurelia B24 Spider) acquise trois ans plus tôt auprès d’un marchand milanais. Chaque soir, il entame la comptabilité du jour en tentant de se remémorer les visages de ses clients, tel ou tel trait distinctif. Un « refus sans doute inconscient d’accorder aux individus une attention de surface » ? La volonté de « les préserver, en quelque sorte, d’une forme d’insignifiance ? » Car :

(…) au fond, chaque homme est l’équivalent d’un monde, complexe et chaotique, dont la volonté de connaissance, même partielle, relève de la vocation (…)

Du contingent (une errance/enquête aux relents policiers), on bascule vers l’essentiel. Comino lutterait-il contre l’oubli, la réification ou la néantisation comme les héros de la Peste (Camus) combattaient l’absurde de la maladie, de la mort, du Mal ?

En observant le spectacle de ces gens qui se croisaient sans se voir, là sous ses yeux, il se demanda si l’origine de tous les maux ne résidait pas, précisément, dans cette pantomime où rien ne semblait se dire ni s’éprouver, dans ce simulacre d’existence partagée, cette béance d’égards et de regards d’où, ensuite, le malheur avait beau jeu de s’écouler.

Conférer une identité à l’inconnu pour lui rendre sa dignité, octroyer une existence plutôt qu’une (sur)vie ? Une entreprise à la limite de la métaphysique ? Une ordalie mettant en jeu l’Humanité, un Grand Tout dont nous devrions tous être partie prenante ?

Comino évitera-t-il toutes les embûches et parviendra-t-il au bout de son enquête, de sa quête ? Indemne ? Ou désabusé, transfiguré ?

Le roman de Santoliquido se lit très aisément. La narration est alerte, l’écriture fluide tout en osant afficher un raffinement à la hauteur de la subtilité narrative. Ce deuxième degré, toujours, ici tissé de mots-perles à la Mathieu Terence (nitescents, talures, etc.), de l’emploi du subjonctif imparfait, de phrases délicatement ouvragées, aux volutes proustiennes, d’envolées lyriques.

Il y a un plaisir de lecture qui s’apparente à une dégustation de vins, avec la sensation immédiate puis le deuxième temps, un supplément d’âme aussi, qui nous attend au carrefour du récit et le hisse vers la fable morale. Comme si Santoliquido nous invitait à redécouvrir ce qui fonde l’Humanité, à nous engager, à vivre réellement et à faire vivre aussi. L’empathie et l’adéquation comme remèdes contre tous les totalitarismes et la Grande Indifférence qui engloutit le monde au milieu de quelques prédations ?

Du grand art sous la simplicité. Un des plus beaux romans belges de ces dernières années ! Qui était d’ailleurs en finale du Rossel 2016. Alors que l’opus précédent de cet auteur avait décroché l’Award Sabam du meilleur livre 2013-2014.

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L’Inconnu du parvis

Écrit par Giuseppe Santoliquido
Roman
Genèse, 2016, 126 pages