© Jenia Finatova

Mystérieux, mystifié : à la découverte d’un instrument aux multiples facettes, plus accessible qu’il n’y paraît. Rencontre avec Maria Teriaeva, compositrice et musicienne.

Nous avons découvert Maria Teriaeva lors de son passage à LaVallée, à l’occasion d’une soirée Les Actionnaires, avec comme invité Poxcat, collectif d’artistes et musiciennes bruxelloises. Sa performance mêlait improvisations et plages écrites, fluide malgré la complexité de son exécution, riche en mélodies et en textures donnant à voir un univers épatant. On aurait souhaité ne pas avoir à quitter cet espace privilégié de rêverie. Ce dossier sur le synthé modulaire dont voici la troisième partie était une trop bonne occasion d’en apprendre davantage. Avant d’entrer en contact avec elle, autrement que musicalement, nous nous sommes rendu·es compte qu’elle partageait un groupe Facebook dont nous faisions également partie, bien que nos chemins numériques ne se soient jusqu’alors jamais croisés. Nous lui avons donc adressé quelques questions par mail afin d’en savoir plus.  

La carrière de la musicienne d’origine sibérienne ne commence pas par la musique électronique. Rêvant de jouer et de monter un groupe de rock au lycée, elle former « Sound Lab », qui trouvera son public à Krasnoyarsk (en Sibérie) avant de rejoindre Moscou.

Malheureusement, notre groupe a spilté mais j’ai commencé à recevoir quelques offres de groupes moscovites pour les rejoindre à la guitare…donc j’ai décidé de rester à Moscou.

Son rêve atteint, elle entame assez rapidement une carrière solo sous le nom de Dub i Prosto Derevo (Oak And Just A Tree), un projet de guitare flirtant déjà avec la musique électronique et qui lui vaudra un passage à la Red Bull Music Academy (RBMA) en 2015, à Paris. La RBMA est un événement annuel de renommée internationale qui permet aux artistes sélectionné·es de faire la rencontre de professionnel·les du secteur et de perfectionner leur projet dans un environnement propice à la création et à la rencontre. Ce qui s’est passé entre ce premier projet et la musique composée aujourd’hui sous son propre nom reste un mystère — la Redbull Music Academy étant plutôt axée sur les musiques électroniques laisse entrevoir un élément de réponse. Avec son album Focus, c’est comme si le processus de composition s’était subitement assoupli laissant plus de place à l’aléatoire, à l’inattendu, déroulant ainsi une recherche texturale, spatiale et mélodique qui emprunte à la fois à la musique expérimentale et pop.

D’abord un son phénoménal

Comme pour nombre de compositeur·trices, la musique de Maria Teriaeva a trouvé son élan dans la rencontre avec un instrument, en l’occurrence le Buchla Easel (dont on vous a brièvement parlé dans le premier volet de ce dossier) après un premier rendez-vous raté avec un autre format : « Je ne me rappelle pas exactement en quelle année, probablement en 2014. Mais je me rappelle que c’était en format Eurorack et je n’ai ressenti aucune excitation. Il y a eu un tournant quand j’ai rencontrée le Buchla Easel. Je me suis dit « WOW » et je suis ensuite tombée sur le module 208r (qui est le coeur du Buchla Easel N.D.L.R.) en vente sur internet, ç’a été l’achat le plus spontané de ma vie ! À ce moment-là je ne savais pas comment l’utiliser ».

Si son instrument fétiche, plutôt rare et difficile d’accès dans un premier temps (nous n’avons jamais pu mettre les mains sur un tel système), occupe chez elle une place de choix, on ne doit pas réduire le travail de Maria à celui-ci : « Quand j’ai enregistré mon album Focus, j’ai principalement utilisé le Buchla Easel. Aucun outil ne peut rivaliser avec le Buchla (rires numériques). Au cours du processus j’ai découvert une bonne combinaison du Buchla avec les instruments à vents et à cordes. Les instruments sont des moyens d’expression et non l’inverse pour moi. » Le Buchla Easel aurait en effet ce double avantage (parmi nombre d’autres) de générer des timbres exceptionnels et d’être une « station » de composition à part entière. Comme le décrit elle-même la firme : « La nouvelle incarnation du Buchla Music Easel est un instrument portable et orienté vers la performance, aussi proche que se peut de l’original. Nous avons utilisé le même design mécanique  et esthétique qui ont réalisé ce rêve d’ergonomie à se procurer pour créer une musique électronique organique venant de l’âme ». Rien que ça ! Il ne nous reste plus qu’à faire quelques économies...

Le modulaire fait doublement partie de champs sexués masculins, la musique (regroupant à la fois le processus de composition et celui de la technique) et l’électronique, se rapprochant du monde scientifique. Ce sont des secteurs dont les femmes ont été historiquement et socialement exclues. La particularité du synthétiseur modulaire est qu’il semble faire partie d’une alcôve encore plus obscure du milieu électronique, nous rapprochant davantage de la figure du « geek » et du « hacker », profondément masculine — les photos de Superbooth, une foire/rencontre autour des synthétiseurs et plus globalement du matériel de production musicale électronique, parlent d’elles-mêmes. Nous nous sommes donc demandés quel était son ressenti en tant que femme dans ce secteur :

Je fais face à du sexisme dans le champ du modulaire, mais moins que quand je jouais de la guitare. Peut-être parce que je mène une vie plus isolée et ne joue pas dans n’importe quelles soirées et je suppose que dans ce sens c’est plus facile qu’il y a 10 ans. 

Se sent-elle connectée pour autant à cette communauté du modulaire ? « Je l’ai senti pour la première fois au Superbooth à Berlin en rencontrant des gens connus d’Internet dans la vraie vie. En Russie, l’équipe de la Keen Association est ma communauté. Cette société dont je fais également partie crée des instruments de musique novateurs, y compris des modules au format Buchla. »

Quand on l’interroge sur ce qu’elle dirait à quelqu’un qui utilise un système modulaire pour la première fois, elle n’y va pas par quatre chemins : « Vous devez apprendre à jouer sur les modules, tout comme sur n’importe quel instrument. Et si vous avez l’ambition de composer, dans ce cas, c’est l’outil dont vous avez besoin. » Après vous être plongés son excellent album Focus, vous savez donc ce qu’il vous reste à faire !

Antoine Pasqualini & Elise Dutrieux