À l’ère du streaming, quelques irréductibles chérissent davantage la pépite hors-champ. Depuis quasiment 5 ans – et plus sous d’autres casquettes – Philippe Delvosalle injecte son énergie de passeur dans ses « disques du faubourg » au format rare – 25 cm ou 10 inches – comme autant de sésames passe-murailles.

Écrire sur la musique en suivant le flux constant de la production actuelle peut à terme vous rendre allergique au folk à franges un peu propret. À la synthpop qui doperait ses effets phosphorescents. À certains tracks qui dégaineraient certes le bon flow mais vous laisseraient un arrière-goût douteux sur les papilles. Quand sur la platine se succèdent en grand nombre les voix et les nappes, les disques qui s’accrochent à votre chevet et à votre pavillon pour y rester durablement sont comme les dodos, ou comme les phénix : à la fois en voie d’extinction et capables d’attiser les cendres. « Que vive la flamme, que vive la flamme » : en 2015 et 2016, deux des disques singuliers d’Okraïna (et habile hasard, deux duos) ont constitué pour grande part ce genre de viatique ou de boîte à lucioles pour mon sillage d’auditrice.

Le premier, Folk Songs Cycle (okraïna#6), faisait pirouetter la tradition pieds nus dans l’herbe et mettait les bucoliques et audacieuses Delphine Dora et Éloïse Decazes (membre d’Arlt) aux commandes de morceaux collectés en 1964 et arrangés par le compositeur Luciano Berio pour son épouse cantatrice, Cathy Berberian. De la part de ces deux oiselles aptes à tordre le droit fil pour en faire des colliers de nouilles rehaussés d’argent : autant de grains de malice en ritournelles et d’idiomes rieurs ou troublants – ce Black is the Colour (of my True Love's Hair), y revenir pour la cinquantième fois – pour remplir nos baluchons.

Rev Galen.

Le second, Rev Galen (okraïna#6), traversait la pellicule lisse de l’onde pour nous permettre de vagabonder parmi les songes poétiques du révérend du Michigan Galen E. Hershey, couchés sur vélin entre 1946 et 1976. Officiant comme sherpas au milieu des fantômes d’une lande constituée pour moitié d’éther, Catherine Hershey, la petite-fille de l’homme de prières – au chant sylphide – et Gilles Poizat – en héritier très juste et sobre du grand Wyatt, entre voix, trompette et guitare – se muaient en d’excellents remèdes à la mélancolie, nous permettaient d’accueillir la nuit de façon suspendue mais ne manquant pas de griffe.

Depuis ces deux épiphanies dissimulées sous les pochettes fourmillantes de Gwenola Carrère (illustratice attitrée de la maison), nous avons certes un peu perdu la main sur la platine pour nous consacrer davantage à la bibliothèque, mais de nouveaux arrivants se sont nichés sur les étagères oscillantes du label et nous trouverions dommage de ne pas vous en parler plus longuement. À plus forte raison encore parce qu’okraïna#8 et okraïna#9 s’inscrivent eux aussi dans la démarche de l’heureux croisement, d’un matériau d’origine – ancien ou neuf – qui fait rhizome ailleurs : autant d’arborescences luxuriantes qui ont tout pour plaire à qui s’en donnera le temps.

David Greenberger, une des chevilles du volume An Idea In Everything est un homme à notre goût. De ceux qui chérissent la parole qui circule et s’apprivoise, de ceux qui surtout la suscitent chez des témoins âgés, dans une idée de célébration in momentum davantage que de mausolée larmoyant et figé. Depuis 1979 et l’opportunité bénie que constitua un emploi de responsable d’activités dans une maison de retraite de Boston, il a collecté une manne rare d’enregistrements. Son projet nodal, The Duplex Planet consiste en la mise en valeur de toutes ces conversations singulières d’abord sous forme de magazine, ensuite en déclinaisons variées : disques, lectures, témoignages radios sur la NPR. L’entreprise trouva des ambassadeurs de choix parmi les musiciens (Robyn Hitchcock, XTC, Yo La Tengo, Jad Fair parmi bien d’autres), venus se frotter aux mots d’un des résidents féru de poésie – le temps d’une série de disques estampillés Lyrics by Ernest Noyes Brookingset publiant souvent le résultat de cette heureuse collusion dans leur propre discographie. Les dessinateurs ne furent pas en reste : entre 1993 et 1995, Fantagraphics Books lança un Duplex Planet Illustrated – la matière collectée par David Greenberger illustrée par la crème de l’illustration alternative – où figuraient Daniel Clowes, mais aussi Chris Ware, James Kochalka, Jim Woodring ou encore Wayno.

Retour sur le projet présent : Chris Corsano, batteur virtuose – en improvisation avec le saxophoniste Paul Flaherty ou le Flower-Corsano duo, mais aussi en trio psyché avec Ben Chasny et Sir Richard Bishop pour Rangda, et qui a accompagné aussi bien Björk que Thurston Moore – a rassemblé autour de lui David Greenberger avec ses archives et leur ami commun Glenn Jones – guitariste expert en finger-picking, banjoïste, membre du trio post-rock Cul de Sac et grand amateur d’histoires, comme en témoignent ses concerts.

Trois jours durant, à New-York, notre triumvirat a laissé circuler et ricocher la matière, entre improvisation, sélection spontanée de textes et spoken words par David et surprenants accordages-minute par Glenn et le résultat – 28 pièces entre 48 secondes et 5 minutes 20 – se révèle enlevé, gorgé d’élans et d’anecdotes qui nous donnent à toucher du doigt des vies – si loin si proches – des nôtres.

On trouvera là un peintre expressionniste abstrait exalté par la sensation de surprise qui guide ses œuvres et conscient que chaque chose pourrait donner lieu à une idée – d’où le titre de l’album – mais qu’il est important de faire le tri. Un expert en décoration de gâteaux couronné à un concours et emmené jusqu’aux fastes – la solennité montant en volutes métalliques au cours du morceau – et à la fumée de cigarette régnant dans le City Hall, qu’il avait reproduit en sucre et pâte. Un amateur de littérature policière, de westerns et d’informations perdu dans le nuage de ses pensées et d’une pièce déstructurée et flottante, se rendant compte qu’il est définitivement passé en mode « marche arrière ».

Qu’importe la longueur des plages : les étincelles surgissent aussi bien des interpellations d’un résident mettant en doute – et à raison – la parole d’une diseuse de bonne aventure prédisant que son ami vivrait jusqu’à 115 ans ('Walter and The Fortune Teller') que des onomatopées interrogatives ou enjouées – flux de pensée ? difficulté d’élocution ? captation sélective ? – déroulant leur fil sur le fingerpicking cascadant de 'I Want To Hold Your Hand', ponctué de clochettes. Si nous ne connaissons que quelques miettes ou amorces des interlocuteurs à qui la voix de Greenberger donne corps, parfois même pas leur nom, ils deviennent pourtant quasi aussi palpables voire aussi familiers qu’Auggie Wren et ses voisins de 'Smoke' et 'Brooklyn Boogie' (Wayne Wang / Paul Auster, par ailleurs familier des histoires collectées dans son recueil 'I Thought My Father Was God, and Other True Tales').

Voilà un disque où l’on chante pour toucher les gens à cœur, où un père pétri de blues vous fait déguster, soi-disant en secret, un délicieux sandwiche à la dinde et où lorsqu’on va à la pêche au miracle, à la note juste ou dissonante ou à l’optimisme, on ressort avec une nasse poignante.

Pochette réalisée par Gwenola Carrère.

La Maison d’Amour nous emmène à mille lieues de l’Amérique : il signe la rencontre entre la chercheuse ès vertiges Léonore Boulanger (figure de proue du torse et toujours palpitant label Le Saule avec qui Okraïna co-signe cette sortie) et Maam-Li Merati, musicien et docteur en musicologie originaire de Kermandash, village iranien à la frontière avec l’Irak. Notre homme, joueur de kamântche – un instrument à 4 cordes iranien avec une caisse de résonance ronde et pour lequel on utilise un archet – et de setar – luth à manche long et trois cordes, cousin du sitar indien – a collaboré non seulement avec le chanteur kurde iranien Shahram Nazéri mais également avec le scénariste aux ramifications multiples Jean-Claude Carrière pour un projet touchant à l’œuvre du poète mystique persan Rûmî.

L’enjeu pour Léonore Boulanger était de se familiariser avec l’art de la musique classique persane, de se voir transmettre un héritage ancien –un répertoire fixé à la cour des rois Qâjar entre 1840 et 1920  – précieux mais modal, donc assez différent de notre système tonal. De se laisser happer par ce que cette musique a d’indéniablement hypnotique dans la répétition et la variation des motifs. Par une langue aux contours à apprivoiser, une poésie des XIIIe et XIVe à faire sienne, vivace. Un pari aussi fou et casse-gueule qu’en son temps celui de Rodolphe Burger et Olivier Cadiot offrant à Alain Bashung un écrin sonore pour  le 'Cantique des Cantiques' et des vocables chargés de puissance neuve.

Force est de constater que la fusion musicale a opéré pleinement entre Léonore et Maam-Li, tant leurs chants enchevêtrés, suspendus et d’une sensualité sinueuse, provoque tantôt le recueillement, tantôt le frisson. Nous, néophytes en langues orientales, ne comprenons guère les mots galants ou alarmés qui s’échangent mais ressentons pleinement à la fois la délicatesse et l’intensité des réponses susurrées, tantôt en canon, tantôt en écho. Quand vient s’ajouter au duo l’apport de Matthieu Fernandez – maître de chapelle mais aussi chercheur en musiques électroniques – on assiste à une triangulation du désir : amours, délices, et orgues. Sur ces deux faces, le pouls s’emballe, les trépidations mutines s’accélèrent, l’harmonium halète, l’attraction se fait quasi-cosmique, sort des gonds. On assiste presqu’à un palimpseste partiel et choisi de cette texture traditionnelle, à une réécriture étrange et tout aussi captivante que les pièces plus sobres. Prenez autant de nuits et de matins clairs qu’il vous faut pour vous tatouer de cette 'Carte du Tendre' venue d’ailleurs.

Delphine Dora.

On vous dira enfin, cherry on top of the cake, un mot de la dixième sortie d’Okraïna, prévue pour juin. Ceux qui parmi vous sont attentifs à l’actualité des labels souterrains ont peut-être déjà entendu il y a un an 'L’absent était parmi nous', extrait du sampler d’Objet-Disque. Le morceau clôture Le Corps défendant, toile zébrée et roulée en mille façons par deux usuals suspects : Delphine Dora, naïade de de frondaisons brumeuses dont on vous a touché un mot plus haut, et Mocke, guitariste dompteur de murènes et autres bestioles électriques luisantes, seul ou au sein d’Arlt. Autant vous dire que la collision entre les deux donne lieu à treize morceaux ni avares en insectes folâtres, ni en glissements de terrains, ni en pieds de nez tigrons et taquins faits à la mélodie. Cherchez donc par vous-mêmes 'Où est Joseph' – la réponse n’étant clairement pas, vous vous en doutez, « in the kitchen », mais plutôt perché haut à observer le monde se (dé)faire, les mots marmonnés se nouer comme autant de cordes tout autour des détroits, et les mouettes se rire de nous et 'Des nôtres'. On s’y sent bien et désarçonnés à la fois. En mouvement et professant d’infimes rituels. On espère que vous trouverez  désormais les vôtres avec les disques d’Okraïna.

En savoir plus...

https://okrainarecords.com/

Écouter :
https://okrainarecords.bandcamp.com/

Deux disques épinglés :
An Idea in Everything
De David Greenberger, Glenn Jones, Chris Corsano
© 2016, Okraïna
28 titres

La Maison d’amour
De Léonore Boulanger et Maam-Li Merati
© 2016, Okraïna
18 titres

À venir :
Le Corps défendant
De Delphine Dora & Mocke
© 2017, Okraïna
13 titres