La reprise populaire et l’original sorti de son oubli.

La mélodie de cette chanson vous est peut-être familière, avec son tintillement d’introduction si caractéristique. Il est même possible que vous vous identifiiez à ses paroles, qui convoquent des images colorées comme « cherry clouds », « orange birds » ou encore « red magic satin ». Mais aussi reconnaissable soit-il, il est fort probable que ce morceau ne soit pas exactement celui que vous avez maintes et maintes fois entendu.

Strawberry Letter 23 de Shuggie Otis fait partie de ces chansons originales qui ont la « malchance » d’être moins populaires que leur reprise. Six ans après avoir été composée, ce morceau a en effet connu une nouvelle vie dans les rythmes dansants et funks des Brothers Johnson, au point de se hisser dans les sommets du hit-parade, dépassant de loin la popularité du single d’Otis. La reprise s’est aussi assuré une place de choix dans le cœur des cinéphiles, lorsque Quentin Tarantino l’a utilisée pour accompagner son Jackie Brown en 1997. Et si ce n’était déjà fait, les samples réalisés par des artistes comme Outkast et Beyoncé ont cimenté pour de bon l’importance de la chanson dans l’imaginaire collectif.

Le succès de Strawberry Letter 23, version Johnson, ne diminue bien sûr en rien les qualités de l’original, mais il revêt, quelque part, une tragique ironie du sort, puisqu’il surpasse toute popularité qu’Otis a pu obtenir de son actif, malgré son talent évident. Prodige de la musique ayant côtoyé dans son adolescence Frank Zappa et Al Kooper, ce compositeur a pour ainsi disparu de l’industrie musicale au bout de trois albums, au jeune âge de vingt-deux ans. Victime du succès assez faible de sa dernière œuvre, l’ambitieux Inspiration Information, il s’est vu refuser les portes de chaque label et a fini par abandonner presque complètement sa carrière, excepté l’une ou l’autre collaboration avec d’autres artistes, dont son père, Johnny Otis.  

Il a fallu toute la puissance de son talent et l’influence de musiciens tels que Prince et David Byrne pour que trente-neuf ans après sa « retraite » forcée, l’artiste émerge à nouveau de son anonymat  : une réédition d’album, des concerts, l’apparition au détour d’une série ou d’un film de certains de ses meilleurs morceaux, comme Ath Uh Mi Hed et Sweet Thang... Le succès reste relativement confidentiel − un culte d’initiés plus qu’un phénomène de masse, mais il est là. Une reconnaissance un peu trop tardive, à n’en pas douter.

Du reste, les deux versions de Strawberry Letter 23 ont leurs qualités respectives, et identifier laquelle des deux est supérieure relève probablement du jeu de dupes. L’une joue dans un registre funk, l’autre est plus ancrée dans la soul. L’une a eu la chance d’obtenir une reconnaissance mondiale, l’autre a surtout vécu sa consécration par procuration.

En savoir plus...

Strawberry Letter 23

Shuggie Otis, 1971

&

The Brothers Johnson, 1977