Initial Anomaly nous téléporte dans le monde obscur, voire indéchiffrable et quelque peu câbleux des intelligences artificielles… L’amateur de science-fiction y trouve un certain plaisir tandis que le néophyte a tout à découvrir ! Dématérialisation dans trois, deux, un...

Plongés dans le noir, nous attendons, avec l’impression d’être dans une boîte. La lumière se fait et nous découvrons la scène : un sol immaculée, un écran de projection, un objet dans un coin et un des acteurs qui nous fait face, habillé de blanc. Ensuite, le son. Une voix féminine contrôle l’écran. Une ligne de code apparaît. Les trois autres acteurs rejoignent la scène. Où sommes-nous ? Où sont-ils ? L’obscurité revient.

© Bloom

Lumière. Dans cette première partie, nous suivons Véronique, Michel, Héléna - une androïde - et Thierry qui semblent vivre des aventures qui provoquent une impression de déjà-vu. Leurs lèvres suivent le son des voix pré-enregistrées qui résonnent dans la pièce. L’absence de décor n’enlève rien à l’éclat des scènes qu’ils nous jouent. Tantôt ils tentent d’avancer contre un terrible vent (La Horde du Contrevent de Damasio, 1999), pour ensuite être attaqués par une créature qui s’est introduite dans leur vaisseau (Alien, le huitième passager, 1979), dont ils s’échappent grâce à leur transporteur moléculaire (Star Trek, 1966). La Compagnie de théâtre SYSTEM FAILURE nous fait voyager au coeur de la science-fiction, dont les scènes se succèdent sous nos yeux. On retrouve ici les codes de ce genre par l’utilisation de musiques, de références, de phrases cultes - « Ne jamais abandonner, ne jamais se rendre! » (Galaxy Quest, 1999) - et d’une gestuelle qui nous renvoient tous à quelque chose de connu.

Pourtant, l’incompréhension persiste : nos personnages ont-ils un but ? Le doute se fait plus grand quand on remarque qu’ils semblent tourner en boucle, comme bloqués dans une infinite loop... Les mêmes phrases sont répétées, les scènes sont rejouées quasi à l’identique, jusqu’au moment où Thierry s’immobilise et semble s’éteindre, sous les yeux effarés de ses compagnons. Quand celui-ci reprend ses esprits, ce n’est plus Thierry qui s’adresse à nous, mais son créateur, porteur d’un message : nos personnages n’existent pas dans notre réalité sensible. En effet, nous apprenons que nos quatre aventuriers ne sont que des holos, des clones informatisés dotés d’une intelligence artificielle par leurs créateurs - bien humains -, et qui évoluent au sein d’un programme informatique. Ils découvrent en même temps que la matrice qui les contrôle est contenue dans le seul et unique objet de la pièce. Voici que se dessine la confrontation de l’intelligence artificielle à sa propre facticité. Ceci nous rappelle entre autres la série Westworld (2016) ou encore le film Zoé (2017), où la machine prend conscience de son statut et cherche à le dépasser. Nos quatre holos vont alors découvrir, entre effroi et amusement, qu’ils ne sont que des lignes de codes facilement manipulables.  

« Nous ne sommes qu’un grain de poussière dans la galaxie.»  - Michel

Leur existence ne tient qu’à ce désir presque pervers de l’homme : l’immortalité. Si Michel, Héléna, Véronique et Thierry ont été créés à l’image de leurs créateurs humains respectifs, c’est pour que ces derniers puissent transcender leur mort. Ainsi, cette intelligence artificielle pourra continuer à créer des spectacles, à titre posthume. L’initial anomaly se trouve sans doute ici, dans cette envie de toujours se dépasser en tant qu’humain par le refus de ce que nous n’avons pas encore réussi à contrôler : notre avancée vers un fin inéluctable.

© Joëlle Bacchetta

La compagnie SYSTEM FAILURE n’en est pas à son coup d’essai : Initial Anomaly signe la fin d’une trilogie entamée avec une première pièce, System Failure, en 2013, suivie de Human Decision, en 2015. System Failure met en scène un groupe d’experts ayant créé une machine capable d’anticiper en temps réel les désirs du spectateur, facilitant ainsi la production de leurs spectacles. Leur deuxième pièce, Human Decision, interroge la dépendance de l’homme à la technologie par la représentation d’humains augmentés, grâce à l’attirail informatique. La compagnie cherche à questionner le rapport de l’homme à la technologie - et à ses propres failles, tout en utilisant les dispositifs sonores et visuels que l’on peut rencontrer dans ce théâtre qui est le nôtre, informatisé. Louise Baduel (Héléna) et Leslie Mannès (Véronique), portées par ces thématiques, sont accompagnées par les deux interprètes Sébastien Fayard (Thierry) et Sébastien Jacobs (Michel), ainsi que par les compositeurs Lieven Dousselaere et Thomas Turine et du créateur lumière Vincent Lemaître.

Une autre question se pose ici : la question du droit d’auteur. L’intelligence artificielle, qui se nourrit de tout ce qu’on lui donne (interactions, contenu, culture, etc.) ne crée rien de totalement neuf, car elle ne fait qu’imiter. Est-ce vraiment ainsi qu’il faut le percevoir ? Lors d’une discussion après le spectacle, Louise Baduel explique que nous sommes tous finalement influencés par des références, qui transparaissent alors dans nos créations. Sont-elles alors pour autant moins authentiques ? Si la compagnie SYSTEM FAILURE a été amenée à produire une telle oeuvre, c’est bien par l’influence d’autres productions. Louise cite à ce propos le court-métrage Sunspring (2016) dont le scénario, assez absurde, a été écrit entièrement par une intelligence artificielle. Intriguée, la compagnie pose alors la question du rapport de la machine à la création, mais aussi de notre rapport à la création. Fort de ses nombreuses réflexions, Initial Anomaly nous rematérialisera dans notre monde, sans oublier de nous ajouter ces quelques petites molécules qui mêlent enthousiasme et introspection.

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Initial Anomaly

Un concept de Louise Baduel et Leslie Mannès
Création et interprétation de Louise Baduel, Sébastien Fayard, Sébastien Jacobs, Leslie Mannès
Création lumière de Vincent Lemaître
Composition musicale et sonore de Thomas Turine
Production Asbl Hirschkuh – co-production Les Brigittines
Diffusion par Bloom project /Stéphanie Barboteau et Claire Alex
Soutien : Les Brigittines, Le Bamp, La Sabam et Grand Studio

Vu à Les Brigittines le 15 février 2019

En savoir plus : https://www.bloomproject.be/initialanomaly