Summer (Time!) est un spectacle de Farid Ousamgane et la troupe du possible, à (re)découvrir au Varia les 31 mars et 1er avril prochains. Description, notes et traversée du miroir...

One of these mornings
You’re going to rise up singing
Then you’ll spread your wings
And you’ll take to the sky

But until that morning
There’s a-nothing can harm you
With your daddy and mammy standing by

Summertime, extrait de Porgy and Bess
(George Gershwin/Ira Gershwin et Edwin DuBose Heyward)

 

 D’après le flyer du Varia :

      La Troupe du Possible a la particularité de réunir des personnes provenant de mondes psychiques, sociaux et culturels parfois présentés par la société comme très éloignés, différents, voire incompatibles.

© Sandra Reyckers et Benjamin Charlier

     Elle est née en 2002 à la Clinique Fond’Roy et y demeura jusqu’à ce que ses concepteurs, Thierry Snoy et Farid Ousamgane, réussissent la prouesse de la faire sortir des murs de l’institution thérapeutique pour lui ouvrir les portes de théâtres professionnels. L’objectif était de permettre à ses membres d’être considérés comme des créateurs/acteurs à part entière, capables de mener à bien leur propre projet.

     La Troupe du Possible réunit aujourd’hui une trentaine de personnes touchant à tous les arts de la scène : théâtre, danse, chant lyrique, cirque…

Summer (Time !) est son douzième spectacle. Il fut créé le 15 janvier 2016 au Théâtre 140 à Bruxelles. Il sera re-présenté avec une distribution sensiblement modifiée les 31 mars et 1er avril prochains au Grand Varia.

Notes sur Summer (Time !) :

En janvier 2016, j’eus la chance d’assister pour Karoo à la générale, puis à la première, de Summer (Time !). Voici, légèrement retouchées, les quelques notes prises à cette occasion.

      Summer. L’été, ça chauffe les crânes et les corps, dit Farid Ousamgane.

     Time. Il est temps. D’être, de créer avec ce qu’on est et avec (ce que) les autres (sont). Entre terre et ciel. Chercher à s’envoler, rêver d’envol, tomber, se relever.        

     Sur scène, il s’en passe des choses.

© Sandra Reyckers et Benjamin Charlier

     Sur scène, on s’invective et on s’aime. On s’attire, on se repousse. On se perd, on se sauve. On crie, on déclame, on s’étonne, on s’enthousiasme ; on s’indigne, on se désespère. On se baffe, on se retrouve sur un pied, on perd l’équilibre, on se traîne. On a des soubresauts de poisson. On chemine, on danse, on fait silence. On croit entendre des choses. On crache. On questionne. On observe, on commente. On médite. On guette l’ailleurs. On roule des mécaniques, on se replie sur soi et sur les autres. On cherche à saluer. On délire. On partage des délires. On insulte. On gémit. On voit passer les heures. On interpelle le soleil. On se prépare aux vacances. On prend place dans des bus qui sont comme des images de nous-mêmes. On danse encore à perdre la raison. On parle un autre langage pour (ne pas) communiquer.

     L’important, c’est être. L’important, c’est (s’)inventer. Il est impératif —  point d’exclamation du titre — d’être dans l’urgence de l’instant. D’en explorer la puissance.

     Mais pour cela… il aura fallu l’autre temps, celui de la grande patience, de la découverte de soi.

     Le temps de s’inscrire dans la chorégraphie, dans les rondes, dans les pas courts ou longs, pressés ou dansés, dans les petites agglomérations burlesques.

     La musique est l’ordonnatrice omniprésente, obsédante, du spectacle. Pour l’essentiel, il s’agit d’extraits des Quatre saisons1 de Vivaldi recomposées, exacerbées, par Max Richter. Ils sont pour les acteurs un formidable cordial, leur insufflant l’énergie. Mais les corps se laisseront également emporter — délivrer — par The Knife (l’irrésistible Silent Shout, version Shaken-Up).

     Summer (Time !) est une succession de scènes brèves intensément vécues/représentées/dansées par des personnages un brin étranges. Les vêtements qu’ils portent, et qui signent leur communauté, nous renvoient à une époque indéterminée, relativement lointaine2.

     Les textes — monologues, dialogues — sont assez peu nombreux, courts et forts, drôles et tragiques, souvent absurdes, donc réels.

     Le spectacle est empreint du folklore imaginaire d’un temps réinventé aux couleurs ternes et tamisées. Rituel qui va crescendo, rondes qui viennent et reviennent, occupant la scène pour y instituer des espaces de vie et de rencontre, qui sont aussi clôtures protégeant les identités pusillanimes.

© Sandra Reyckers et Benjamin Charlier

     Sous leurs habits sans éclat, timidement éclairés, les personnages se fondent dans la masse. Mais ils ont également leur singularité, leur démarche propre, celle qu’ils adoptent pour venir saluer le public au début de la pièce, et qu’ils retrouvent à diverses occasions au cours du spectacle.

     Quant à la liberté rêvée, au désir sans limite, ils culminent vers la fin de la représentation en un très beau décrochage : l’actrice/danseuse s’élance — elle se déploie, abandonnant le groupe à ses mouvements répétitifs et saccadés.

     On pense aux paroles de Summertime : Then you’ll spread your wings.

Encore un mot. Summer : plénitude de l’être, inaccessible. (Time!) : la parenthèse et son exclamation brisent la fausse paix de la berceuse, réactivant l’exigence d’être — fragmentairement,  intensément —, de saisir ce que l’on peut de soi et du monde dans le temps vécu.

 

3° Où le rédacteur évoque une curieuse traversée du miroir :

     Quelques mois après les représentations du 140, Farid Ousamgane me propose de faire un bout de chemin avec la troupe. Je me laisse tenter. J’assiste aux deux — parfois trois — répétitions hebdomadaires. Semaine après semaine, sous la conduite de Farid et de ses deux assistantes — à la chorégraphie (Laura Mas Sauri) et à la mise en scène (Flora Seigle) —, j’entre dans le monde du Possible.

     D’abord le rituel de présentation. À chaque ouverture de séance, on se place en cercle et on s’avance d’un pas, à tour de rôle, pour dire son nom.

     Ensuite les étirements et les jeux d’équilibre.

     Puis c’est la mise en condition psychique. Le plus souvent, quelqu’un lance un mot, son voisin y répond par un mot sémantiquement proche, et ainsi de suite. Parfois on compte chacun à son tour à haute voix, les yeux fermés, en portant attention aux autres pour que jamais deux voix ne se chevauchent. Parfois on envoie un geste, une incitation à réagir accompagnée d’un cri, à tel ou tel participant, lequel est tenu d’y répondre d’emblée en incitant quelqu’un d’autre.

     Après il y a les trajectoires : on marche droit devant soi à des rythmes divers sur des distances plus ou moins longues sans interrompre la trajectoire des partenaires. Elles sont parfois suspendues par des actions spécifiques : se déplacer librement parmi les autres en affichant du mépris, de la suspicion. Tendre la main avec sympathie, avec retenue, avec méfiance. 

© Sandra Reyckers et Benjamin Charlier

     Il y a aussi cette phrase que l’on doit prononcer sur la scène imaginaire du Centre Antonin Artaud en jouant l’humeur ou le trait de caractère proposé en direct par Farid.

     Les premiers mois, une partie des séances est consacrée à l’improvisation de groupe, en vue des spectacles à venir. Assez vite cependant, l’activité se centre sur la recréation de Summer (Time !). Les rôles sont (re)distribués et l’on travaille les textes et les chorégraphies pour le Varia.

     Le 10 février, le premier filage complet sur le plateau du Grand Varia me fait ressentir de l’intérieur la dynamique du spectacle. Chacun est à sa place, et tout se déroule sans trop de heurts.

     Je suis acteur dans la pièce, pièce dans la mécanique rassurante de la représentation.

     Le travail très ritualisé — parfois jusqu’à l’ennui — des répétitions, s’est transfiguré en spectacle.

     La présentation initiale est devenue salut au public. Les cercles ludiques se sont mis en mouvement et forment les rondes obsédantes de la pièce. Les trajectoires se dessinent sur le plateau. Le déséquilibre des corps que nous explorions en début de séance s’empare de chacun de nous pour la scène du Très cher soleil.

     Tout, peu à peu, (re)trouve sa place.

     Je regarde autour de moi et je vois les autres, presque tous plus rompus que moi à l’art théâtral. Nous avons fait le chemin ensemble, nous avons — réconfortante métaphore — filé la pièce. Un peu sonnés, nous nous applaudissons. Nous savons que nous serons prêts à défendre pas à pas, mot à mot, le théâtre du possible.

     Bien sûr, me souffle Farid, la boucle n’est pas bouclée. Rendez-vous le 31 mars et le 1er avril au Grand Varia.

En savoir plus...

Summer (Time!)

Au théâtre Varia du 31 Mars au 01 Avril 2017

Farid Ousamgane | La Troupe du Possible

AVEC Axelle Bartholomeus, Johan Beetz, Guilhem Culot, Thierry Defize, Sarah Delattre, Christine Dessomme, Elisabeth Djuric, Martine Freundlich, Francoise Housiaux, Yves Jabé, Céline Jacobs, Cynthia Janssens, Noémie Lannoy, Léonore Leclef, Baudouin Lofondo, Laura Mas Sauri, Alain Nagy, Vincent Poelmans, Michel Renier, Muriel Renard,Simon Rosart, Xavier Rosseel, Flora Seigle, Thierry Snoy, Ludivine Spellazon, Laura Van de Steene,Erik Verreykere, Etienne Vincke
CHORÉGRAPHIE Laura Mas Sauri, Farid Ousamgane
CRÉATION LUMIÈRES Julie Debaene, Marc Demey
CRÉATION COSTUMES Sarah Delattre
SCÉNOGRAPHIE Maude Piette
ASSISTANAT À LA SCÉNOGRAPHIE Cécile Bruyneel
ASSISTANAT À LA MISE EN SCÈNE Flora Seigle
CONCEPTION | MISE EN SCÈNE Farid Ousamgane


  1. Les éléments sont bien présents sur la scène. La pluie et le vent fouettent les acteurs. 

  2. Quelque part dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle.