Entretien avec Tom Lanoye à l’occasion de la première belge de La Reine Lear, au Théâtre National, mis en scène par Christophe Sermet.

Ce n'est pas la première fois que vous vous attaquez à un classique ou à un mythe…
Ce n'est pas une attaque c'est un hommage d'amour. Il faut adapter ! Chaque traduction, sans être une adaptation, est déjà une adaptation. Les pièces antiques et les classiques on ne peut que leur donner l’honneur qu’on leur doit, en faire quelque chose avec. Quand c'est une représentation ou une adaptation qui reste dans un musée ça ne vaut rien.

Certains disent que tout a déjà été écrit et qu'il suffit de reprendre les textes pour les raconter d'une façon différente, de les adapter à notre temps… Vous êtes d’accord ?
C'est vrai que les grands thèmes sont là mais j'ai aussi écrit des pièces qui étaient originales, sans être des adaptations. Je fais de tout, on mélange tout, on est Belges alors on est des « bâtards glorieux », on est hybrides, on ne se limite pas à une chose. Ce n'est pas un gimmick de faire d’un roi une reine. Ça doit devenir une version autonome et parallèle : on ne doit pas oublier la pièce, Le Roi Lear, mais en même temps, il y a des références, des cadeaux,  un jeu dans La Reine Lear pour les gens qui connaissent la pièce originale. Pour ceux qui ne connaissent pas la pièce ce n'est pas important. On peut venir et on peut comprendre tout ce qu’il se passe. West Side Story, cette grande comédie musicale, est une adaptation de Roméo et Juliette, mais toutes les pièces de Shakespeare étaient des adaptations des pièces qui existent déjà.
La plupart des gens ne le savent pas, mais c’est vrai ! Pour Le Roi Lear, il y avait une dizaine de versions avant qu’il ait écrit sa propre version, mais il est génial, je crois, parce que sa poésie est géniale, sa dramaturgie est géniale… il a fait des versions qui sont plus universelles et plus agréables à jouer ou à entendre que ses prédécesseurs.

Les mythes sont un peu faits pour ça non ? Pour les reprendre, leur donner un nouveau sens...
Oui. C’est l’orgueil de la jeunesse de penser que tout est à découvrir et qu’on peut tout inventer. On doit avoir ça, quand on est jeunes, on doit avoir l’impression que tout commence, sans savoir que tout recommence. C’est ça la jeunesse, et c’est très bien, mais après quelques décennies on sait que c’est une ambition plus qu’une réalité. Mais le jeu est important.
Par exemple, la tempête dans la pièce originale est une image apocalyptique qui s’est répétée dans l’Histoire : toutes les sociétés ont toujours eu au moins une image d’apocalypse. Quand j’étais jeune c’était la Troisième Guerre mondiale et la guerre nucléaire. C’était la bombe, le symbole de l’apocalypse. Maintenant, c’est l’orage climatique, c’est la nature qui va un jour prendre sa revanche contre toute l’humanité et contre l’industrialisation qui l’a détruite. Chez Le Roi Lear ça reste encore très biblique, c’est l’Arche de Noé, un écho du déluge dans la Bible. Maintenant on a une autre traduction de ces grands orages, qui trouvent leur origine dans le réchauffement climatique. Il y a ceux qui n’y croient pas, et il y a les apôtres du changement. Alors quand on regarde ça, oui, la plupart des gens en Europe sont des athées, mais nos images sont soit une traduction, soit une influence de celles qui se trouvent dans la Bible. Et ça m’intéresse beaucoup. On peut jouer avec ces symboles mais on ne peut pas les annuler, décrire quelque chose qui n’a pas été écrit.

© Marc Debelle

Et quelle est la raison pour laquelle vous avez justement voulu prendre Le Roi Lear ? Et pourquoi inverser les genres ?
C’est très anecdotique. C’est une grande actrice flamande Frieda Pittoors, qui travaille pour Ivo Van Hove à Amsterdam, qui pouvait choisir le rôle qu’elle voulait pour son 65e anniversaire. Elle a dit « Ce que j’aimerais vraiment, c’est qu’une pièce soit écrite pour moi, et, si c’est possible, que Tom le fasse ». Je la connais bien ! Alors évidemment, ça ne marche pas juste comme ça ! Il y a un questionnement et puis il y a des discussions qui suivent, avec le metteur en scène, avec elle, avec des dramaturges et avec moi. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est une idée frivole, mais sans poids ? Ou est-ce que c’est possible de faire quelque chose avec cette pièce ? D’être influencé mais de créer une pièce autonome, parallèle, qui a des choses qui font que c’est différent ?
Une mère et des fils, ce n’est déjà pas la même chose qu’un père avec ses filles. Ce sont d’autres batailles freudiennes. Et nous avons aussi la mère contre ses belles-filles, trois mères : une mère manquée, qui ne peut pas tomber enceinte ; une mère jeune, qui n’a pas de problèmes avec ça ; et une mère jalouse, qui a négligé ses fils. C’est tout à fait différent quand c’est une mère qui demande « Dis que tu m’aimes » pour ensuite récompenser ça avec beaucoup d’argent ! C’est encore plus dégueulasse que quand un père fait ça.

Donc ça influence aussi forcément les traits des différents personnages, c’est n’est pas simplement une inversion de genres ?
Non… C’est mon avis, j’ai de bons arguments pour ça. Je dois dire que c’est la cinquième fois que la pièce est montée − la première fois en Belgique et en français, c’est dingue, c’est formidable − mais je n’ai jamais entendu quelqu’un qui a vu cette pièce et qui connaît celle de Shakespeare dire que ce n’est qu’un gimmick. Je pense que c’est le jeu, de voir comment se mélangent et comment ne se mélangent pas une femme et un homme, et, à la fin, c’est l’être humain qui est là, l’être humain qui est petit vis-à-vis des grands éléments bibliques, la terre, le vent…

© Marc Debelle

Justement, il y a une thématique très présente dans la pièce originale, celle du discernement entre le bien et le mal. Dans votre version, la reine Lear est à la tête d’un empire financier, Peut-on supposer qu’il y a une certaine critique du système capitaliste, des valeurs de notre société ?
Oui, tout à fait. Les capitalistes voudront se défendre en disant « Ah bon, le communisme est mieux ? » Non, ce n’est pas parce que le communisme est chiant que le capitalisme est le paradis. On doit éviter, quand on parle avec les capitalistes idéologiques, de fuir la conversation et de critiquer le communisme. C’est sûr que le communisme a ses défauts, mais ça veut dire quoi, que tout d’un coup le capitalisme est sans défauts ? C’est ce qu’ils veulent ! Ils veulent créer l'idée que c’est inévitable de vivre dans un monde tout à fait économiste, et ce n’est pas vrai. Même si c’était vrai, on peut en faire l’analyse, et l’analyse est aussi dans les mots. Cette femme, la reine Lear, elle se sent à l’aise à la tête d’une industrie dans un monde pour hommes, elle se sent très bien, parce qu’elle est la seule dans ce monde. Elle utilise ça dans son chantage émotionnel « Moi, pauvre, seule femme », mais elle se bat avec brillance, panache.

Vous faites un parallélisme entre des dynamiques, des manipulations qu’il peut y avoir parfois entre certains membres d’une famille et  celles qui se font aussi entre patrons et employés ?
Oui, et ce jargon est une contamination de la vie privée par la profession dans un état capitaliste. C’est ce qu’elle fait. Elle dit « aime moi, dis-moi que tu m’aimes, et puis je vais récompenser ça ». C’est le capital de l’amour ! D’un côté, elle se plaint de ses jeunes étudiants qui ont un autre jargon qu’elle ne comprends plus. De l’autre, elle se plaint de ce qu’elle fait elle-même. Mais elle n’a plus d’autre choix que d'utiliser son jargon capitaliste à elle, son comportement capitaliste.
Il ne faut pas oublier que je suis moi-même un enfant de mon propre temps et de ma propre société, mais on peut quand même faire l'analyse avec humour − un humour tragi-comique −, on a le droit de le faire.

Plus concrètement, par rapport au processus d'écriture, la pièce a été créée en néerlandais ; mais vous travaillez maintenant avec Christophe Sermet, avec qui vous avez travaillé auparavant pour Mamma Médea… Interviens-tu dans la création de la mise en scène ?
Pas du tout ! À part des discussions avec Christophe, ou des moments où j’ai été présent pour quelques lectures, où les acteurs m’ont posé quelques questions, pas du tout. Il y a une différence avec la toute première fois, où c'était un travail d’équipe avec le metteur en scène en Hollande, Ivo Van Hove, et qu’on a travaillé ensemble. Les premières discussions ont eu lieu deux ans avant la première. C’est un processus lent de penser, de trouver quels sont les enjeux, tous les éléments. Évidemment, dès que le texte existe, c’est différent.

© Marc Debelle

Ça va beaucoup plus vite…
Oui, Christophe peut lire le néerlandais et l’allemand, alors il était intéressé, on en a discuté, et puis la question était surtout de trouver l’actrice qui allait jouer la reine, ce qui n’est pas facile ! Et pour le reste je donne la liberté au metteur en scène, parce que je ne suis que l’auteur, je donne la partition mais la symphonie doit être faite par l'équipe artistique. Et c’est formidable parce que ça me surprend à chaque fois ! Et je sais quand même quelles sont les difficultés… Moi je peux écrire ce que je veux : des gratte-ciels, des rues, des grandes tempêtes… Et c’est à eux de trouver des solutions théâtrales. Et c’est toujours différent, et ça c’est formidable. Bon, je ne vais pas gâcher la surprise et dévoiler ce qui arrive sur scène mais il a fallu trouver des solutions. Comment faire les gratte-ciels ? Comment descendre du gratte-ciel ? Qu’est-ce qu’on fait sur la scène ? Et c’est ça le théâtre.

Toute autre chose

Un film,un livre, une œuvre que vous conseillez ?
Je peux vous dire ce que je suis en train de lire maintenant. C’est Earthly Powers, Les Puissances des Ténèbres - des pouvoirs qui sont contre les pouvoirs divins, d’Anthony Burgess, qui a écrit A Clockwork Orange (Orange Mécanique) ce grand film. Je ne savais pas qu’il était un auteur si formidable, mais maintenant je veux lire toutes ses œuvres ! Quand j’étais très jeune j’ai lu A Clockwork Orange, et c’était fort, mais ce livre-ci est vraiment un chef d’œuvre incroyable.

En savoir plus...

D’après le texte de « La Reine Lear »
Tom Lanoye

Traduction
Alain Van Crugten

Mise en scène
Christophe Sermet

Avec
Elisabeth Lear : Anne Benoît
Kent : Philippe Jeusette
Cornald : Iacopo Bruno
Gregory : Yannick Renier
Henry : Baptiste Sornin
Oleg : Bogdan Zamfir
Coralie : Claire Bodson
Alma : Raphaëlle Corbisier