Axe ou l’importance du sacrifice humain au XXIe siècle est le développement d’une forme courte présentée la saison précédente au festival XS par Agnès Limbos et Thierry Hellin. Le spectacle met en scène un couple tragi-comique de nantis sans scrupules ; une façon de parler du pouvoir.

Dans un intérieur bourgeois peuplé d’objets qui symbolisent le confort moderne et l’argent, les deux protagonistes prennent le thé. Vêtu.e.s de peignoirs, lui astique de grandes bottes noires, elle rapièce la casaque de celui qu’on suppose être son mari.

Le spectacle consiste en un enchaînement de petites séquences, mélangeant les univers de deux artistes : Agnès Limbos et le théâtre d’objets, Thierry Hellin et le théâtre de texte. L’humour absurde qui est utilisé semble d’abord inoffensif, jusqu’à ce que l’environnement du couple se dégrade petit à petit. Le propos critique contenu dans leurs déconvenues ou leurs victoires s’installe, la dramaturgie globale de l’ensemble se dévoilant au fur et à mesure des scènes.

Le premier monologue du personnage d’Agnès Limbos donne le ton. Elle s’adresse à son mari en anglais et en roulant les « r », évoquant ainsi l’accent russe, pour s’excuser du fait qu’il n’y a plus de thé.

L’anecdote grossit jusqu’à l’absurdité lorsqu’elle explique qu’elle a couru dans toute la maison pour trouver du thé puis qu’elle a couru dans tout le jardin, parcouru tous les magasins de la ville et a atterri devant l’océan, criant désespérément : « Some tea, please, darjeeling tea ! » Sa gestuelle accompagne le discours et elle n’arrête pas de faire un mouvement de course avec ses pieds et ses mains, tordant son visage pour évoquer le désespoir du manque de thé. Le tout est extrêmement comique. Mais au-delà de l’humour absurde, l’anecdote contient déjà tout le spectacle : la frénésie qui traverse les personnages pour des enjeux dévoilés comme vains et leur engagement physique total qui se clôt brutalement, les laissant « comme si de rien n’était ».

Le déni des drames intérieurs ou extérieurs qui les habite est également poussé jusqu’à l’absurde par le fait que, tout au long du spectacle, leur environnement change et se dégrade. D’abord, c’est léger et insidieux, puis ces dérangements du quotidien grossissent et grossissent encore avant que tous les éléments du décor renferment des pièges ; les meubles s’écroulent, un portrait brûle, la table du début disparaît à l’arrière-scène. À cette débâcle, les personnages ne répondent que par un étonnement surjoué qui laisse vite place à l’indifférence.

Les artistes se sont inspirés pour créer leurs personnages du couple Ceanescu1, symbole de dictateurs mégalomanes, ridicules mais aussi terribles. C’est en effet ainsi qu’apparaissent les personnages de la pièce, dont l’ambition est clairement de maintenir le statu quo et de ne pas répondre de leurs actes, malgré des interruptions de plus en plus violentes au cours de la pièce.

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Dans toute la pièce, les personnages, aussi arrogants qu’ils soient, sont aussi fragiles et absurdes. Photo © Alice Piemme.

Inspirés par les Ceanescu, ils pourraient en fait représenter n’importe quel nanti de notre monde qui profite des guerres et des tragédies pour devenir encore plus riche et encore plus puissant. Une scène livre de manière particulièrement transparente la critique politique que contient le spectacle. Le couple apporte à l’avant-scène une maquette représentant une salle à manger. Dans un jeu grossier par exemple, ils y font venir des invités politiques : le Petit Nicolas, Vladimir, Silvio, ou Ali Baba sont des figures à deux dimensions, en carton, manipulées par les deux acteur.rice.s tandis qu’illes se saoulent au champagne. Les politiciens apparaissent comme des poupées importunes, mais les personnages sont également ridiculisés par leur humour grossier, leur façon de se saouler et leur total manque de recul sur elleux-mêmes.

Dans toute la pièce, les personnages, aussi arrogants qu’ils soient, sont aussi fragiles et absurdes. Ils tentent de garder leur monde tel qu’ils le voudraient mais en sont incapables. À l’image des grosses araignées qu’aucune richesse ne peut empêcher d’envahir les maisons, ils n’arriveront pas à empêcher la destruction de leur environnement. Ainsi, ils croient rester dans leur axe mais la salle assiste à leur ridicule et à l’impossibilité de profiter des privilèges construits sur le dos des autres en toute impunité.

Au-delà de cette critique du pouvoir et de l’argent, c’est une mise en question de la fragilité inhérente à notre humanité qui se joue ; le pouvoir peut être une façon de s’illusionner et de se croire invincibles, mais même cadenassé dans de l’argent et du confort, il est impossible de tout contrôler. Au final, la pièce se clôt sur l’évocation de la pendaison des deux personnages. Illes avaient pourtant juré hypocritement dans une scène précédente auprès d’un jury imaginaire être « not guilty » !

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Au-delà de cette critique du pouvoir et de l’argent, c’est une mise en question de la fragilité inhérente à notre humanité qui se joue. Photo © Alice Piemme.

Le spectacle est savoureux : très drôle et plein d’inventions discrètes et efficace, comme les gouttes de sang qui tombent du lustre ou la tête d’un chanteur qui apparaît dans le frigo, mais aussi signifiant et doté d’une dramaturgie subtile. Malgré tout, l’ensemble manque parfois d’un petit quelque chose pour resserrer les scènes entre elles. Peut-être la pièce pêche-t-elle par trop de didactisme : certaines scènes semblent s’éterniser à ne vouloir nous transmettre qu’une seule idée et ce monde qui n’en finit pas de s’écrouler peut finir par lasser. Parfois les inventions présentes dans les objets et le décor ne me semblent pas utilisées jusqu’au bout : la métaphore de l’araignée mécanique ou le faisan dans le frigo semblent un peu gratuits parce que seulement ponctuels.

Ces quelques réserves n’empêchent pas de saluer la poésie décalée d’un quotidien cruel, la fantaisie élevée au rang du plus grand des savoir-faire et une finesse dans un univers qui, par un prisme grossissant, ne fait que refléter les réalités contemporaines.

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Axe. De l'importance du sacrifice humain au XXIe siècle Mis en scène par Agnès Limbos et Thierry Hellin Accompagnement artistique et création sonore de Guillaume Istace Sous les conseils en mouvement de Ivan Fatjo Objets créés par Myriam Hornard Vu le 8 décembre 2016 au Théâtre Varia.

  1. Nicolae Ceanescu a été dictateur de la Roumanie de 1965 à 1989. Sa femme Elena et lui-même ont imposé un culte de la personnalité, supprimé tous les droits des citoyens et installé une misère généralisée. Ils se sont fait fusiller en 1989 par leur propre police, après un simili procès de cinquante-cinq minutes menés par des révolutionnaires issus du peuple.