À travers une mise en scène audacieuse, Aurore Fattier revisite l’univers paranoïaque de Bug qu’elle a découvert chez Tracy Letts. Elle y pose la question des croyances et du mensonge dans une société contemporaine pourtant toujours plus connectée et « informée ».

C’est de nos jours, dans le petit appartement d’Agnès, un logement social situé à Bruxelles, que Aurore Fattier transpose la pièce que Tracy Letts avait initialement placé dans un motel américain. Ce huis clos met en scène le personnage d’Agnès, jeune femme paumée et seule que son ex-compagnon, sortant de prison et violent, ne cesse de harceler. Lors d’une soirée, elle rencontre Pierre dont elle ne sait rien mais qui, lui aussi, semble seul et perdu. Il y a néanmoins chez lui quelque chose de différent, d’inquiétant, notamment dans ses tics, ses propos, son comportement. Toujours est-il que chacun d’entre eux trouve chez l’autre ce qui lui manquait, la compagnie et la tendresse pour elle, une présence amicale, compréhensive et digne de confiance pour lui. Assez rapidement, le couple, qui vit chez Agnès, se retrouve dans un appartement mystérieusement infesté d’insectes, les propos de Pierre se feront de plus en plus étranges alors qu’Agnès perdra petit à petit la notion du réel.

© Alice Piemme

La paranoïa, la surdose d’informations, les problèmes d’un monde hyper-connecté qui nous rend hyper-surveillés mais aussi la confiance et la crédulité sont les enjeux majeurs que questionnent Bug. Où est la vérité ? Démêler le vrai du faux, se méfier des non-dits. Que croire ? Que remettre en question ? Aurore Fattier mêle à ceci un propos d’ordre sociologique ou politique en mettant en scène des personnages perdus, évoluant dans le milieu particulier des résidences sociales, lié à la criminalité, la drogue et la délinquance.

La structure de la pièce suit une progression en gradation qui atteindra un climax à son terme. Les technologies cinématographiques, la musique et l’ambiance sonore soulignent l’angoisse et l’inquiétante étrangeté qui montent petit à petit dans cet appartement presque insalubre. Alors que le texte et le propos général peuvent paraître, par moment, un peu faibles ou banals, la mise en scène de cette production est véritablement sa force. Expérience assez rare au théâtre, Bug nous plonge dans un univers inquiétant en utilisant tous les ressorts possibles pour créer une véritable atmosphère de malaise.

On trouve sur scène, un décor d’un grand réalisme : le studio d’Agnès où se déroulera la totalité de l’action. L’ingéniosité de la scénographie fera évoluer ce décor au même rythme que l’état d’esprit des personnages. Lorsque les comédiens entrent dans la salle de bain – pièce fermée des quatre murs avec une fenêtre voilée par un rideau – et ne sont presque plus visibles du public, ils sont filmés en gros plan comme s’ils se regardaient dans le miroir, l’image est retransmise sur un écran au-dessus de la scène. Le recours à la caméra et au film en direct sont pertinemment utilisés. La vidéo n’est pas gadget ni superflue, elle est bien amenée et apporte véritablement quelque chose de plus à l’univers théâtral. La mise en scène de ces moments filmés est telle que le spectateur n’est pas totalement coupé des personnages. Leurs ombres restent toujours visibles sur le plateau, par les fenêtres, à travers les rideaux. Ce détail peut paraître insignifiant mais il permet de garder le côté théâtral et rappelle continuellement au public l’immédiateté de la situation.

© Alice Piemme

L’ambiance sonore est très puissante. Nous sommes plongés dans la tête des personnages et dans un univers de paranoïa grâce à un mixage des sons très réussi. De plus, quatre musiciens sont présents sur scène (un violon, un violoncelle, une clarinette et un alto) pour créer un fond musical particulier qui joue sur la dissonance, l’étrange et l’hallucination auditive. Non sans quelques touches d’humour, le spectateur est également parfois pris à parti par les personnages. Les comédiens jouent à certains moments très près de lui à l’avant-scène, ce qui renforce l’impression d’oppression. Tous les détails et la créativité de la mise en scène sont au service de l’atmosphère.

© Alice Piemme

Cerise sur le gâteau dans cette production toute en créativité scénique, le jeu des comédiens. Il est juste d’un bout à l’autre (la pièce dure quand même 2h) avec une mention spéciale pour le jeu corporel et les expressions faciales de Yoann Blanc, très crédible dans son rôle du début à la fin. Certains regards-public au début de la pièce tranchent avec le l’hyperréalisme de la situation exposée et peuvent faire sortir le public du récit dans lequel il est plongé. Le paradoxe du spectateur de théâtre ou de cinéma, tout comme celui du lecteur, est qu’il croit à l’histoire qui lui est présentée pour pouvoir s’y plonger pleinement, tout en sachant qu’il ne s’agit pas de la réalité. C’est ce rapport à la fiction, au mensonge, que la pièce a pris pour sujet et qu’elle questionne en permanence non seulement dans le récit mais aussi, comme on peut le voir, dans sa mise en scène.

Bug n’est donc pas la pièce de la plus grande virtuosité au niveau du texte mais ce n’est pas l’essentiel dans ce cas-ci. La mise en scène, au réalisme frappant et au rythme cinématographique, vaut véritablement le détour. Même si quelques longueurs peuvent se faire ressentir au début, lors de l’exposition des personnages, ce sentiment s’évanouit bien vite. Le spectateur est bientôt happé dans un univers qu’il remettra, paradoxalement, continuellement en question et une atmosphère qui se fera de plus en plus lourde au fil du temps pour atteindre son point culminant dans son dénouement spectaculaire.

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Bug

de Tracy Letts

Mise en scène de Aurore Fattier

Avec Fabrice Adde, Yoann Blanc, Catherine Grosjean, Eléna Pérez, Claude Schmitz

Au Théâtre Varia du 22 Février au 09 Mars 2018