Le metteur en scène Joël Pommerat livre une critique acide de la politique contemporaine dans Ça ira (1) fin de Louis, présenté au Théâtre National. Le fond et la forme choisis mettent en parallèle la position des spectateur.rice.s et celle des citoyen.ne.s.

Le dernier spectacle de Joël Pommerat retrace la Révolution française, de la première convocation du Tiers-État, de la noblesse et du clergé à la chute de Louis XVI. Mais plutôt que de la relater comme un fait historique analysable sous le prisme du passé, celle-ci devient un événement contemporain.

En allant voir la pièce, je ne savais pas de quoi elle parlait. Petit à petit, grâce à certaines connaissances qui me viennent de l’école secondaire, je découvre que son sujet n’est autre que la fameuse grande Révolution des livres d’Histoire. Mais contrairement à Sylvain Creuzevault et son Capital et son singe ((Sylvain Creuzevault, le Capital et son singe, créé à Angers en 2014 et accueilli au Théâtre National dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts la saison précédente.)), émaillé de tant de références que sans les connaître, le spectacle devenait indigeste, la connaissance de l’Histoire n’est pas nécessaire pour comprendre le propos et la mise en place d’une critique de la politique actuelle.

La première scène pose l’esthétique de jeu : décors à la fois minimalistes et gigantesques (typiques de Pommerat), parler frontal avec le micro et actualisation de l’événement dans un espace-temps contemporain. Mais si les hommes et femmes d’État portent des costumes européens qui pourraient être de notre époque, qu’illles ((La grammaire inclusive est utilisée pour éviter que le masculin soit égal au neutre. Lorsqu’on parle d’hommes et d’autres genres, on pourrait utiliser un nouvelle forme grammaticale, ni masculine ni féminine mais neutre : ici, j’ai choisi de contracter « elles » et « ils ». D’autres écriront iels. Pour aller plus loin : cafaitgenre.org/2013/12/10/feminisation-de-la-langue-quelques-reflexions-theoriques-et-pratiques/ ou uniqueensongenre.eklablog.fr/petit-dico-de-francais-neutre-inclusif-a120741542.)) fument et utilisent un langage actuel, rien de visuel ne suggère un lieu ou une date de manière plus précise.

Les séparations traditionnelles disparaissent au sein de la salle de théâtre.
Les séparations traditionnelles disparaissent au sein de la salle de théâtre.

Le ministre des Finances prend la parole dans un discours qui annonce la ruine de l’État et la nécessité de soumettre la noblesse et le clergé à l’impôt, ce dont illes étaient auparavant dispensé.e.s. L’ouverture du spectacle nous rappelle (ou nous apprend) donc que les causes de la Révolution française sont d’abord économiques : c’est parce que la noblesse et le clergé ont refusé d’accepter le nouvel impôt sans une convocation des États généraux que le Tiers-État a eu l’opportunité de s’organiser en Assemblée nationale.

Mais l’élément-clé de cette mise en scène, au-delà de la lecture de l’Histoire qu’elle livre, est sans doute la position dans laquelle elle place le public. Dans cette première scène, le ministre des Finances, face aux spectateur.rice.s, s’adresse à celui-ci comme s’il était le peuple. Son discours pourrait être celui d’un politicien actuel. Certaines de ses phrases sont chaleureusement acclamées par certaines personnes dans le public.

Le doute s’installe alors : sont-illes vraiment des spectateur.rice.s enthousiastes qui lancent « une claque » à la première occasion ? Bien vite, les choses se clarifient : il s'agit de comédien.ne.s, qui interpelleront à leur tour les acteur.rice.s sur scène depuis leur siège. Mais s'illes sont à côté de nous, c'est que nous sommes aussi pris à parti en tant que peuple de France. Disséminé.e.s comme ils le sont, l'illusion est en effet parfaite et ils embarquent tout le public à devenir, selon les scènes, le peuple en colère ou enthousiaste, mais aussi les membres de l'Assemblée Nationale.

Une alternance entre scènes publiques et scènes privées nous place alternativement dans une position inclusive, autrement dit dans le processus même du spectacle, et dans une position de téléspectateurs invisibles, externes à l’action. Les premières correspondent par exemple aux débats politiques : discours des puissants destinés au peuple, débats à l’Assemblée nationale ou encore compte rendu d’un discours royal par un journal parlé espagnol. Au contraire, les secondes sont de l’ordre de l’intime et réinstaurent un quatrième mur : ainsi sont gérés les moments entre le roi et sa femme, ceux entre le roi et ses conseillers. Ces scènes correspondent à celles qui ne pourraient pas être couvertes par la presse – celles où il n’y a théoriquement pas de témoins. Nous redevenons alors spectateur.rice.s normaleaux ((Autre terme neutre.)), c’est-à-dire invisibles.