Passion amoureuse, scènes de comédie musicale, projections, androïdes… Voilà une adaptation de 1984 de George Orwell pour le moins déconcertante. Un choix artistique fait par la troupe du théâtre du Parc, qui occulte certains messages de fond que portait l’œuvre originale, pour apporter une toute autre interprétation.

Sous le regard de Big Brother, Winston Smith évolue dans un petit container qui lui sert de chambre. Travaillant au ministère de la Vérité, il vit au sein d’une dictature où Big Brother, le leader du Parti, se révèle comme un dieu quasi omniscient : tous les faits, gestes et pensées des habitants de cette dystopie sont surveillés par les multiples écrans qui gèrent leur quotidien. Comparé à la sensation de morne froideur que renvoyait le roman, l'adaptation de 1984 jouée au théâtre du Parc en est presque trop chaleureuse. Ponctuée de chansons, la revisite est complète : en tant que spectateur, nous assistons à une pièce de théâtre montée par le Parti lui-même, dans une visée purement didactique, ce qui  annonce directement la couleur. Il s’agit de nous montrer à nous, citoyens du Parti, que s’écarter de la pensée admise par cette société n’est pas sans conséquence... Le quatrième mur brisé, nous sommes témoins dès le début du basculement de Winston Smith hors de l’idéologie du Parti. En effet, la dictature cherche à éradiquer toute capacité de se révolter, et ce par divers mécanismes : endoctrinement du peuple contre tout ce qui lui est étranger, manipulation du passé par l’effacement de certaines archives, ou encore création d’un nouveau dictionnaire ayant banni un bon nombre de mots — comme « amour » ou « liberté » — afin d’empêcher leur conceptualisation par l’esprit. Rapidement, Winston se fait entraîner par une mauvaise pensée, purement imaginaire, personnalisée sur scène sous les traits d’un des hauts fonctionnaires du Parti, nommé O’Brien. Celle-ci tente de le pousser vers ce sentiment interdit depuis longtemps : l’amour.

© Zvonock

En effet, la troupe a fait le choix de lire l’œuvre d’Orwell à la lumière d’un amour passionné, et plus précisément, celui de Roméo et Juliette. Pourtant absent de l’œuvre originale, on retrouve ici un parallèle créé de toutes pièces entre l’amour soudain que ressent Winston pour Julia, une jeune femme travaillant au département théâtre, et celui des célèbres amants maudits. La mauvaise pensée de Winston lui conte cette histoire iconique en déclamant quelques vers enflammés, alors que les œuvres de Shakespeare ont été depuis longtemps effacées de la mémoire collective de cette société. Ces dernières,  jugées sans doute déviantes par leurs thèmes (la passion de Roméo et Juliette, la folie de King Lear, la jalousie maladive d’Othello), ne devaient pas plaire au Parti. La pièce insiste alors sur la dimension romantique en glissant ici et là quelques références supplémentaires à cet amour passionné, vu que Winston récupère les trois dernières pages de l’œuvre interdite. Embarqués dans une liaison secrète, Winston et Julia semblent vivre une passion dévorante — sans grande conviction pourtant aux yeux du spectateur, probablement à cause de l’absence de profondeur de leur relation. Celle-ci constitue toutefois le moteur qui les pousse à se dresser contre ce système oppressant.

« Qui est fou, celui qui accepte le système ou celui qui se révolte ? »

Winston et Julia décident donc de rejoindre la résistance, appelée « la Fraternité », par le biais d’O’Brien (le vrai et non la projection mentale de Winston) qui a sous-entendu détenir un manuscrit interdit par le Parti. Le piège se referme doucement sur eux tandis qu’ils prêtent allégeance avec ferveur à la résistance, promettant de commettre des actes terroristes afin de faire tomber cette dictature. Pourtant il n’en est rien : O’Brien fait partie du système et cherchait justement à les arrêter. Le spectateur en vient presque à douter de l'existence d’une quelconque résistance tandis que Winston et Julia sont emmenés, afin d’être « remis sur le droit chemin ». Alors que nos deux révoltés étaient portés par l’idée que « le but n’est pas de rester vivants, mais de rester humains », sous la torture, leur amour vole en éclats. Chacun dénonce l’autre et supplie avec désespoir de violenter l’être aimé plutôt que sa propre personne. Comme promis au début de la pièce, le Parti nous offre un happy ending : complètement dressés et lobotomisés, Winston et Julia retournent servir le Parti, avec conviction cette fois.

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Cette adaptation de 1984 est transposée à notre époque : la résistance est incarnée par un groupe terroriste qui revendique leurs attentats par vidéos, commentées en live par ce qui semble être des tweeteurs, tandis que Witson doit se plier à des exercices physiques quotidiens ordonnés par le droïde qui vit sur les écrans de sa chambre. Casques virtuels, tablettes, androïdes… Tout cela fait partie intégrante du système de Big Brother. Le rapport à la technologie, moins présent chez Orwell, semble être utilisé ici afin de se rapprocher du spectateur du XXIe siècle, pour qui un écran n’est plus si exceptionnel. Les acteurs évoluent alors dans un décor truffé de technologies, mais dont la pièce maîtresse reste néanmoins un énorme bloc modulable. Sous les yeux ébahis du spectateur, les blocs se font, se défont et dévoilent différents endroits : les locaux aseptisés du ministère de la Vérité, la froideur de la chambre de Winston, la dangerosité d’une rue mal famée… Nos personnages sont complètement à la merci des silhouettes qui déplacent sans cesse les structures. L’ombre des blocs s’étend sur la scène et une impression d’écrasement et d’impuissance se diffuse lentement, renvoyant à l’impuissance ressentie par cette machine dictatoriale qu’est Big Brother.

Néanmoins, on peut regretter une prise de position trop légère par rapport au message porté par la dystopie initiale qui met en abyme la société actuelle, peu importe sa temporalité. Bien que publiée en 1949, l’œuvre d’Orwell adopte ce ton ironique et dérangeant propre à son genre afin de faire réfléchir le lecteur sur sa propre réalité. Seules certaines phrases − « La vérité n’existe que dans les yeux du Parti » − et quelques scènes choisies − lorsque Winston est torturé physiquement et psychologiquement − peuvent interpeller le spectateur quant à l’essence de sa société et à la part de liberté qu’il a dans celle-ci. Cette réflexion apportée par le genre est partiellement effacée par l’importance que prennent la relation amoureuse et les parties chantées, qui finalement donnent des airs agréables à la pièce. On perd cette véritable angoisse qui se diffusait à la lecture de 1984 par l’encensement de la relation amoureuse de cette version théâtrale, ce qui permet au spectateur de respirer. La légèreté grandit encore pendant les passages chantés, dont le texte ne porte pas toujours un message profond (« Je ne suis pas la ligne, mais la ligne du Parti »). Seule la chanson du Carnaval de la Haine aura réussi à transmettre ce sentiment d’effroi par la contraste entre l’horreur des actes sur la scène (pendaisons des traîtres) et la joie du chant. Malheureusement, ce sentiment n’est pas rencontré lors de toutes les scènes. Ainsi, c’est avec un certain contentement que le spectateur sort de la salle, alors qu’il devrait plutôt sentir poindre cet effroi, si caractéristique de la dystopie. Ou bien…

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1984

Mise en scène de Patrice Mincke

Avec Perrine Delers, Julie Dieu, Béatrix Ferauge, Fabian Finkels, Muriel Legrand, Pierre Lognay, Guy Pion
Assistanat : Melissa Leon Martin
Scénographie et costumes : Ronald Beurms
Éclairages : Laurent Kaye
Vidéos : Allan Beurms
Musique originale : Laurent Beumier
Maquillage : Urteza Da Fonseca
Chorégraphie : Johann Clapson Et Sidonie Fossé

D’après le roman 1984 de George Orwell.